Interview de Guillaume Perret

Guillaume Perret

Guillaume Perret publie le 5 juin sur toutes les plateformes digitales son nouvel album « A certain trip ». Il faudra attendre le 19 juin pour les supports physiques (Cd + vinyle). Emportés par le périple musical de Guillaume, nous l’avons contacté afin d’en savoir un peu plus sur la genèse de ce projet qui invite l’auditeur autant à l’intériorité qu’à l’exploration de mondes inconnus. Rencontre avec un artiste inventif qui a toujours su surprendre et bousculer les codes.

J’aimerais que nous parlions d’abord de ton instrument, le sax électrifié, qui est à la source de tout ton projet musical.

Guillaume Perret, A certain trip

Carrément. Ma démarche avec le saxophone, et déjà bien avant son électrification, a toujours été d’être surprenant. Dans un premier temps, j’ai voulu surprendre et même choquer les musiciens qui m’entouraient pour les faire réagir. Je ne voulais pas être le saxophoniste classique qui fait son solo avec les gammes et les phrasés que l’on connait. Je voulais être ce type qui commence son solo d’une manière un peu différente, tout en restant lisible et compréhensible. Pour moi, il est important de maîtriser et respecter les codes musicaux, et seulement après, s’en éloigner, tout en respectant toutes les traditions de toutes les musiques quelles qu’elles soient, musiques africaines, cubaines, jazz, etc… Tout est bon à prendre dans la musique sans limite de style, d’époque ou de géographie. L’électrification est arrivée il y a treize / quatorze ans en essayant les pédales de guitare et les possibilités étendues que l’électrification allait me procurer. Du coup, j’ai commencé tout un nouveau boulot plus technique « Qu’est-ce qu’un câblage ? » « Comment fonctionnent les fréquences ? » Après, on a essayé et réglé tout un tas d’amplis. On a soudé des câbles, changé les sources d’alimentation, etc… Au fur et à mesure, je suis arrivé à produire des sons de plus en plus personnels. Puis, il m’a fallu des choses que je ne trouvais pas dans le commerce, il a fallu les faire fabriquer par des gens que j’ai rencontrés sur ma route. Quand on désire vraiment quelque chose, on trouve les solutions assez facilement, finalement. J’ai rencontré tout un tas d’ingénieurs qui m’ont guidé au fil du temps. Pas mal de gens qui travaillent dans l’électronique m’ont aussi fait évoluer dans la lumière que j’utilise et qui fait partie intégrante de cette électrification. C’est une lumière qui réagit au son et qui a plusieurs fonctions (couleurs, réactions, programmations…) C’est un son qui est en constante évolution en tout cas.

Quand tu composes, est-ce plutôt le sax qui t’emmène vers des sons, des harmonies ou des ambiances ou plutôt toi qui le pousses à aller vers des effets recherchés ?

Il n’y a pas véritablement de règles. Parfois c’est une ligne de basse, un rythme ou tout simplement juste une ambiance qui m’emmène vers la composition. La plupart du temps, c’est un contexte dramaturgique qui m’amène à la composition. Ce contexte est parfois d’ailleurs lancé par des commandes pour le théâtre, la danse, le cinéma, etc… Quand on me donne un carcan précis,  des images ou un contexte littéraire, ce n’est pas la même base. J’aime beaucoup travailler sur « commande », justement, ça booste mon imaginaire. Ensuite, après, techniquement, énormément de choses viennent de l’impro : les éléments techniques, rythmiques, mélodiques, harmoniques… il n’y a pas de règle. Une bonne compo vient toujours d’une bonne idée de base. C’est la clé de voûte autour de laquelle on construit un arrangement. Le maître reste Jean-Sébastien Bach, qui prend une petite idée, qui la met à l’envers, l’endroit, avec plein de petites formules mathématiques. Là, rentre en ligne de compte toute la connaissance du solfège, du rythme, de l’harmonie et des cultures musicales différentes. Tout ceci vient apporter sa pierre à l’édifice de l’émotion première.

Guillaume Perret @ Thimotée Raymond

Quand as-tu posé les premières pierres de « A certain trip » ? Quelles étaient tes envies à cette époque ?

La première envie a été celle de revenir en groupe. J’ai fait deux albums en quartet avec le projet « The Electric Epic », c’était mon premier jet en leader. Ensuite, j’ai sorti un album solo pour plusieurs raisons… la principale étant que nous avions eu malheureusement une petite embrouille avec d’autres membres du groupe, comme il peut y en avoir dans certains groupes de rock (sourire). Bref, il y a eu un clash et un esprit de groupe qui a été rompu par le business. J’ai démarré aussi à cette époque ma vie de famille. Tout ceci a fait que ça a marqué une rupture dans ma vie de musicien. J’ai perdu deux musiciens et tourné avec deux autres, mais j’avais envie de sortir un album solo derrière, peut-être pour me prouver à moi-même tout simplement que je n’avais besoin de personne et que mon son de base était là… Curieusement, cet album a bien tourné. Deux ans ont été bien remplis. Ensuite, j’ai été assez occupé par une commande d’écriture pour un documentaire et suite à ça, j’ai eu envie de remonter sur scène, mais en groupe. Pendant près de deux ans, j’ai cherché des musiciens et je n’ai pas trouvé chaussure à mon pied. J’ai beaucoup de critères… je veux bosser avec des gars hyper créatifs qui vont au-delà de leur instrument, tout comme je le fais. Et en même temps, il faut qu’ils soient disponibles et qu’ils puissent s’investir dans un projet. Ah oui ! Il faut aussi qu’ils soient humbles et qu’on puisse rigoler et se dire facilement et franchement les choses pour pouvoir avancer artistiquement (rires). C’est un certain nombre de paramètres à réunir, et ce n’est pas évident. Il faut le temps pour trouver les bonnes personnes. Et j’ai mis beaucoup de temps ! (sourire) Mais j’ai trouvé, et c’est le principal, parce que revenir à une formule groupe était mon souhait.

Guillaume Perret @ JLS Creator Webmyheart

Et techniquement ?

Le solo m’a ouvert beaucoup d’horizons. J’ai beaucoup manié les loopers et les enregistreurs pour arriver à tenir la baraque sur scène et proposer quelque chose d’assez produit. Je ne voulais pas un truc top conceptuel, il fallait que ce soit entrainant. J’ai donc voulu étendre tout ceci à un groupe… c’est-à-dire, continuer à enregistrer des loopers, que la batterie puisse utiliser des séquences qu’on enregistre à l’avance, pour aller plus loin qu’un simple quartet et qu’on puisse sonner à quatre comme un gros orchestre. Donc voilà le point de départ de cette aventure, et les souhaits que j’avais. On a un clavier, mais si on veut en mettre cinq, on peut. Un seul mot d’ordre : liberté totale ! Après, le problème est qu’il faut orchestrer tout ça… et ça prend un peu de temps.

Il y a comme une histoire, presqu’une dramaturgie, dans ce disque, un peu comme un voyage avec de l’excitation, du mystère, des moments de désenchantement, presque de désabusement, de l’introspection… Comment l’as-tu conçu, toi ? Y a-t-il selon toi une histoire qui se trame au fil des pistes ?

Je n’ai pas de plan préconçu avant de me lancer dans un projet d’album. Chaque morceau est conçu l’un après l’autre. Et même chaque morceau se construit un peu empiriquement. En fait, c’est en construisant le morceau que l’histoire m’est révélée petit à petit. « Air Blast », par exemple, c’est une piste de décollage vers le ciel, on prend son élan, on décolle et on se met à voler. Ce sont des histoires un peu vastes, comme des rêves, ce ne sont pas des histoires précises. « Gulliver », c’est l’idée d’être un géant, très lourd, très imposant, qui peut piétiner les plus petits s’il ne fait pas attention où il met les pieds. Chaque morceau a sa propre histoire qui vient en fonction de l’écriture. Après, une fois que j’ai réuni tous les morceaux, j’en mets de côté un ou deux qui ne trouvent pas leur place avec les autres. Là, je fais le tracklisting et souvent, une fois qu’il est fait, je me rends compte de l’histoire que l’intégralité des pistes raconte, jamais avant.

Il y a très peu de voix sur ce disque. Il y en a tout de même un tout petit peu sur le dernier morceau « Peace ». Est-ce tout de même un « instrument » qui t’intéresse ?

Oui, ça m’intéresse. Mais après… étant le leader du projet, ma voix est celle du saxophone (sourire). Du coup, j’utilise très peu de chanteurs. Par contre, pour mon prochain projet, j’aimerais revenir à une forme plus solo, avec beaucoup de collaborations, et notamment des voix.

Guillaume Perret @ Emmanuelle Nemoz

Tu m’as parlé tout à l’heure de la lumière de ton sax, tu as publié plusieurs clips, et quand on jette un œil sur ton Instagram, on imagine que le visuel qui entoure ta musique est quelque chose d’important à tes yeux.

Depuis toujours ! Je suis d’ailleurs un des rares jazzmen à avoir un mec qui ne s’occupe que des lumières et à avoir développé toute une créa autour des lights. Il y a beaucoup d’effets qui suivent la musique, des contre-jours, etc… C’est très important à mes yeux que tout ceci soit très lié et qu’on propose un vrai spectacle. Après, pour ce qui est du visuel des albums, des affiches, etc… j’essaye que cette imagerie reflète au mieux mon univers, quelque chose de granuleux. Il faut qu’il y ait du grain, du grunge et de la saleté. Je ne suis pas quelqu’un qui aime les choses très lisses… (sourire) Je cherche toujours un traitement analogique dans les images. Je travaille d’ailleurs avec des graphistes.

Guillaume Perret – A certain trip

Beaucoup de scène ont été annulées. Quid du futur ?

Oui, beaucoup de scènes ont été annulées ce printemps. C’est vraiment dommage. On avait une release party prévue à la Machine du Moulin Rouge que l’on va décaler. Mais il n’y aura rien avant la rentrée.

Tu as retrouvé pas mal d’archives que tu publies sur les réseaux…

Oui ! J’ai fait un sacré ménage de printemps dans mes disques durs. J’avais énormément de dossiers nommés « à trier ». Et donc… j’ai trié, visionné, classé… je suis retombé sur énormément de vidéos d’anciens projets, que ce soit des interviews, des concerts, etc… plein d’images qui n’étaient jamais sorties et qui étaient pourtant de bonne qualité et que je vais publier régulièrement. Finalement, je me suis rendu compte en me replongeant dans ces archives que j’avais pas mal bossé pendant toutes ces années ! (sourire)

Guillaume Perret @ Christophe Gillet

Trier toutes ces archives comme tu l’a fait durant le confinement t’a fait regarder dans le rétroviseur. Quel regard jettes-tu sur ton parcours complètement atypique ?

Ça m’a fait du bien de voir toutes ces archives. En tant qu’artiste, je suis sujet à des périodes de doutes extrêmes, et encore plus lorsque je sors un album. En général, quand j’écris l’album, je suis hyper excité, quand on enregistre avec les musiciens, hyper content… Après avoir récupéré les pistes en studio, c’est le début du bad trip. Il me faut un temps fou pour réapprécier les choses. C’est une période un peu floue où je reste chez moi… et puis, paf, l’album émerge et je ne peux plus l’écouter ! Ce sont toutes des périodes de doute. Parfois, je pense que j’ai des morceaux trop longs, parfois illisibles, avec trop d’informations… et à d’autres, je trouve ces morceaux géniaux, qu’ils racontent une histoire. Comme beaucoup d’artistes, je passe d’états de doutes à des états d’euphorie, presque. Et quand je prends un peu de recul comme je viens de le faire, je trouve ça assez chouette… je suis assez content du chemin parcouru. C’est un parcours tel qu’il est, qui s’est fait à tâtons, et dont je suis assez content finalement.

Propos recueillis par Luc Dehon le 9 avril 2020
Photos studio : Timothée Raymond, JLS Creator Webmyheart
Photos live : Emmanuelle Nemoz, Christophe Gillet

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Site officiel : https://www.guillaume-perret.com

Author: Luc Dehon