Interview d’Yvan Marc

Yvan Marc

Yvan Marc publie le 4 septembre son nouvel album au nom prémonitoire « L’Ancien Soleil ». Nous avons été à sa rencontre au début de l’été pour évoquer la genèse de ce projet dans lequel la nature, chère à son cœur, et l’humain tiennent une place prépondérante. L’occasion d’évoquer également le parcours de musicien d’Yvan Marc (qui a débuté avec Mickey 3D) et ses préoccupations quant à l’évolution du monde dans lequel nous vivons…

Raconte-moi un peu la genèse de « L’Ancien Soleil ». Quand en as-tu posé les premières pierres ? Quel en a été le moteur ? Quelles étaient tes envies ?

Yvan Marc, L'Ancien Soleil

J’ai commencé à écrire des chansons alors que j’étais encore dans la tournée de l’album précédent. À vrai dire, je ne me pose pas de questions, quand le besoin d’écrire des chansons se fait ressentir, j’en écris. Je ne me force pas. Je ne me mets jamais de pression. Le résultat n’est alors jamais bon. D’ailleurs quand je me suis dit que j’allais rentrer en studio, je me suis forcé un peu la main… et globalement, ça n’a pas forcément donné de bonnes chansons ! (sourire) Donc chronologiquement, c’est assez difficile de te raconter le parcours précis de ce disque. Disons que ce sont des chansons qui ont été écrites sur une période d’un an, un an et demi, j’en ai gardé quelques-unes, celles qui se retrouvent sur le disque, et j’en ai jeté beaucoup d’autres… Je me souviens tout de même que j’avais acheté une nouvelle guitare, une Gibson, et que cette guitare m’a donné envie de composer et d’écrire de nouvelles chansons. Tu me demandais tout à l’heure quel avait été le moteur de ce disque, je pense que cette guitare en a été si ce n’est LE moteur, UN moteur. Elle m’a en tout cas donné l’envie d’écrire des chansons nouvelles.

Qu’est-ce qui t’inspire en règle générale ?

Souvent c’est un bout de phrase ou un enchainement de quelques mots qui me mettent sur la piste d’une chanson, pas forcément une thématique. À partir de là, je construis rapidement la mélodie et je bâtis le texte autour d’elle. Ça me permet d’avoir des chansons plus fluides puisque les mots sont posés sur une mélodie existante. Après, ça ne m’empêche pas de bouger la mélodie, c’est d‘ailleurs ce que j’ai fait sur certains titres de l’album.

Il y a beaucoup de poésie dans cet album et, en même temps, il y est beaucoup question de nature. Je n’ai pas forcément envie de rentrer dans l’explication de texte. Mais y a-t-il selon toi un fil rouge tout au long des chansons ?

Il y a effectivement toujours la nature en filigrane. Il y a aussi une sorte de perte, en tout cas une  mélancolie du passé, d’amours perdues ou de séparation, sans que ce ne soit forcément triste. C’est un doux désenchantement. Je n’écris pas des titres forcément pessimistes, mis à part un ou l’autre. Il y a aussi l’histoire des rêves qui me poursuit. On est en même temps dans la fiction, dans le passé et le présent. On parle de la nuit… et du rêve évidemment. Voilà ce dont je me souviens aujourd’hui… Tu sais, au fur et à mesure que le temps passe, j’ai tendance à oublier l’intention que j’avais quand j’ai écrit les chansons. Et puis, l’intention peut évoluer en fonction du climat et de l’époque. « J’en ai rêvé », par exemple, a été  écrite bien avant le confinement et elle ressort, là, pour le déconfinement… et on a l’impression qu’elle parle de l’instant présent.

En parlant d’intention, justement, le titre de l’album, « L’Ancien Soleil », a-t-il été choisi avant, ou pendant le confinement ? C’est assez troublant.

Je te l’accorde, c’est troublant (sourire), mais je t’assure qu’il a été choisi bien avant toute cette histoire et c’est vrai qu’on dirait qu’il est en plein dans l’actualité… C’est une expression tirée du titre « Qu’ont-ils fait ? » qui parle d’un terrien exilé dans l’espace et qui revient sur la Terre pour voir ce qu’elle est devenue, et qui cherche l’ancien soleil qui a donné naissance à l’humanité. Et ce qu’il voit n’est pas très joli… J’ai voulu reprendre cette thématique-là comme une alerte par rapport à l’écologie et à l’environnement, mais aussi pour se dire qu’on peut changer, qu’on peut améliorer les choses… si on se bouge les fesses pour que ça aille mieux. Encore faut-il en avoir l’envie. Mais c’est vrai, aujourd’hui on parle du monde d’avant et du monde d’après… et ce titre peut y faire penser… (sourire)

Yvan Marc © Margot Raymond

Cette chanson, précisément, « Qu’ont-ils fait ? », m’a fait penser au « Papillon des étoiles » de Bernard Werber. La fiction peut-elle t’inspirer des chansons ?

Oui… je regarde beaucoup de films et de séries. Et j’aime être porté par une ambiance filmographique ou cinématographique. Ça m’inspire des sentiments et me met dans un état d’esprit particulier. De ce point de vue-là, les œuvres de fiction me portent à l’écriture. Elles me permettent de dépasser le quotidien et d’ouvrir une fenêtre. Les livres aussi…

Certains textes sont très poétiques, lis-tu beaucoup de poésie ?

Non, pas beaucoup à vrai dire… Mais le fait de composer avec une mélodie en tête donne une rythmique aux mots. C’est peut-être dû à ça ? (sourire) Après, sur l’écriture en elle-même, on me dit souvent qu’il y a de la poésie. Peut-être parce qu’il y a beaucoup d’images dans mes textes ? Beaucoup de descriptions aussi… C’est une écriture que j’ai peaufinée au fil des albums. D’ailleurs le choix des chansons a été fait aussi en fonction de cette écriture. J’ai écrit certains textes plus au premier degré, d’une manière plus ordinaire ai-je envie de dire. Je n’ai pas gardé ces chansons parce qu’elles tranchaient trop avec l’univers des autres.

Tu reviens beaucoup sur tes textes une fois écrits ?

Une chanson comme « Merci », par exemple, je l’ai beaucoup modifiée. J’étais parti sur une chanson qui parlait de l’écologie et j’ai complètement bifurqué dans le texte, tout en gardant le même refrain. J’ai dû faire quatre versions de cette chanson… (sourire)

Dans « Je reviendrai », tu évoques le sort des migrants par le prisme de la seconde guerre mondiale… Qu’est-ce qui t’a inspiré cette histoire ?

Je m’en rappelle très bien. C’est une chanson du groupe Palatine qui parle de Londres et Paris, « L’ombre ». Ces deux villes m’ont fait penser à cette période de l’histoire, la résistance… et avec le cheminement, à l’exil et aux réfugiés. C’est une histoire et des mots qui sont venus assez facilement. Je n’étais pas vraiment imprégné de toute cette réflexion que j’ai eue après coup. Au départ, le texte parlait du refuge des Français à Londres, et petit à petit, dans l’écriture, j’ai essayé de brouiller les pistes. Je n’avais pas envie de situer clairement l’histoire dans la seconde guerre mondiale, même si de petits éléments peuvent le suggérer, et j’avais, dans le même temps, l’envie de l’inscrire dans le contexte actuel. C’est une chanson un peu intemporelle, même si moi, quand je l’ai écrite, j’avais la seconde guerre mondiale comme point d’orgue. J’avais en tout cas envie de parler de l’humain avant tout, de ce qu’un homme ou une femme perd en partant de chez lui ou en fuyant la guerre. C’est un texte qui parle de sentiments. Nous parlions tout à l’heure de ce qu’on trouvait en filigrane dans ce disque, on y revient. Il y a ce qu’on perd, ce qu’on laisse. Je reviendrai, c’est un peu ça, le déchirement de ce qu’on laisser derrière soi, ce que les réfugiés de n’importe quelle époque que ce soit laissent derrière eux.

Yvan Marc © Margot Raymond

Tu as à nouveau enregistré au Studio E d’Ecotay-l’Olme. C’est rassurant de se retrouver dans un lieu qu’on connait bien, d’être « comme à la maison » en quelque sorte ?

Oui. Déjà, c’est un studio qui se trouve à la campagne, et ça, déjà, c’est précieux. Et puis, c’est un lieu, Ecotay-l’Olme, que je connais très bien puisque c’est le village de mon enfance. J’y ai encore ma famille et c’est là-bas que j’ai commencé à faire de la musique. J’ai donc un attachement particulier à ce lieu. Ensuite, il y a l’attachement aux gens qui ont travaillé avec moi et qui continuent de le faire. Je pense notamment à Pascal Colomb, qui a fait la réalisation et les arrangements de l’album. On a commencé la musique ensemble à seize ans. Et là, quelques années après, on se retrouve sur cet album. Il avait déjà participé à l’album précédent, et cette fois-ci, je lui ai confié encore plus de postes. C’est toujours un plaisir de bosser avec lui. C’est un ami d’enfance, on se connait très bien et on avance bien. J’aime son approche de la musique et je trouve beau le fait de continuer à faire de la musique ensemble plus de quarante ans plus tard. J’ai travaillé avec Bruno Preynat également, ingénieur son. Il me suit aussi depuis de nombreuses années.

Il y a plusieurs duos sur ce disque. Un premier avec Cécile Hercule, avec qui tu partageais déjà un titre sur ton précédent album.

Cécile, c’est quelqu’un que je connais depuis plusieurs années déjà. Pour cet album-ci, j’avais envie d’une voix féminine assez présente. Peut-être pour en adoucir le propos ? En tout cas pour qu’il y ait une interaction, comme une réponse. Je lui ai donc proposé de faire des chœurs sur différents titres. Sur « Je reviendrai » notamment. Elle a d’ailleurs posé sa voix après coup, une fois que le disque a été enregistré. En fait, c’est en écoutant le disque que j’ai eu envie et ressenti le besoin d’une présence féminine. Le disque n’avait pas été conçu avec cette idée au départ. Elle donc fait les chœurs sur différentes chansons et nous en partageons deux en duo « « Mon amour est si grand » et « Rendez-vous ».

« Rendez-vous (Testavoyre) » n’a pas été enregistré pour ce disque précisément.

Effectivement, c’est une chanson que j’avais enregistrée pour le précédent, mais elle n’y trouvait pas sa place. On lui en a trouvée une sur celui-ci. On a changé un peu l’intro, réécrit un peu le texte pour que Cécile puisse venir y poser sa voix… C’est une chanson un peu « rescapée », même si je n’aime pas trop ce terme. Je ne pensais pas qu’elle figurerait sur un disque un jour ou l’autre. C’est un titre un peu sensuel, une manière de chanter qui n’est pas la mienne habituellement, puisque c’est du domaine du jeu. Du coup, je suis content qu’elle existe vraiment sur disque aujourd’hui, même si elle ne fait pas l’unanimité autour de moi.

Autre présence féminine, ta fille Antonia te rejoint sur « La Nuit est ainsi ». C’était une envie du papa ? De la fille ?

Je pense que l’envie vient de moi à la base, mais elle était bien contente. Elle est musicienne, elle joue du piano et de l’accordéon, et elle chante, donc, je savais que ça lui ferait plaisir. Ça lui a permis de découvrir le studio, elle est venue enregistrer ses voix pendant une demi-journée. C’était plutôt sympa. C’était un très bon moment, c’est sympa de partager ça avec son enfant. J’avais déjà travaillé sur des clips avec mon fils sur les albums précédents. Du coup, c’était un peu sa revanche… (rires) Elle m’avait bien fait comprendre que ce n’était pas juste que son frère ait pu bosser sur un projet et pas elle ! (éclats de rires) J’espère en tout cas qu’on réenregistrera d’autres duos par la suite parce que c’était un vrai plaisir.

Yvan Marc © Margot Raymond

Un mot sur cette période un peu étrange que nous venons de vivre et que nous vivons toujours d’ailleurs. Comment as-tu vécu le confinement en tant qu’artiste ?

J’habite à la campagne, donc le confinement, je l’ai plutôt pas mal vécu. J’ai une forêt derrière chez moi, j’ai pu aller me balader. C’était assez peu perturbant d’un point de vue de  « prendre l’air ». Ce qui a été en revanche plus compliqué a été le fait de ne voir personne, ou très peu de monde. Aussi, ce qui a été triste, en tant qu’artiste, c’est le fait que pas mal de concerts ont été annulés. Mais globalement, ça a été un moment où nous nous sommes retrouvés en famille avec les enfants et ça c’est plutôt bien passé.

L’album était-il terminé au moment du confinement ?

Oui, complètement. Je me suis un peu occupé de la préparation de la sortie, de la promo, des clips, du pressage des disques, mais tout était pratiquement bouclé puisque nous devions le sortir le 4 juin. Finalement, il sortira trois mois plus tard.

Est-ce que ça t’a inspiré des chansons ?

Pas spécialement. Je n’ai pas eu très envie d’écrire de nouvelles chansons et je n’ai pas envie d’écrire à propos du confinement en ce moment. Ça viendra peut-être plus tard, je n’en sais rien. J’ai d’ailleurs demandé aux gens de m’envoyer des textes via les réseaux sociaux, pour que je les mette en musique. J’en ai reçu pas mal et mis vingt en musique. C’était assez sympa.

Ça a consolidé la relation que tu entretiens avec les gens qui te suivent.

Oui, c’était un exercice plutôt sympathique. Et ça m’a forcé à faire un peu de musique à vrai dire ! (rires) Je pense que, de moi-même, je n’aurais pas pris forcément la guitare dans les mains… Et puis, il y a eu de très beaux textes. Ça m’a permis aussi, même isolé, de prendre le pouls et comprendre mieux comment les gens vivaient, eux, le confinement. C’était assez intéressant.

Ça fait plus de vingt ans maintenant que tu fais partie du paysage musical français. Quel regard jettes-tu sur ton parcours ?

En tant qu’artiste, j’ai affiné mon univers. Ce que je fais aujourd’hui n’a rien à voir avec ce que j’écrivais au début. J’ai gagné en épaisseur autant dans les compos que dans l’écriture. Dans le choix des chansons, aussi. Je suis peut-être, et même probablement, plus performant en termes de choix. Je suis aujourd’hui capable de « dire non » à une chanson. La grande difficulté que j’avais à mes débuts, c’était de vouloir absolument les garder toutes. Aujourd’hui, je n’hésite plus à en jeter. J’en ai composé trente pour ce disque, et gardé dix. Il faut savoir faire un tri. Après, sur le métier en lui-même, j’ai fait beaucoup d’erreurs quand je débutais. J’étais un peu novice. Maintenant, j’ai un peu compris le système. Je suis autonome, je me sens comme un artisan de la chanson. J’essaye aujourd’hui de faire tout tout seul, ce qui a ses limites et ses avantages. Je poursuis mon chemin tranquillement, j’écris mes chansons au rythme que je souhaite, je travaille avec qui je veux… Comme tu le sais, j’ai connu les majors à mes débuts. Mais quand ça s’est arrêté, je n’ai pas baissé les bras. Je savais que je voulais faire ça, j’ai rebondi et j’ai tracé ma route comme j’avais envie de la tracer. Aujourd’hui, je bosse avec des amis, je me fais plaisir en travaillant avec eux… je me mets moins de pression sur le devenir de mes chansons. J’espère qu’elles vont plaire, mais je n’en fait pas un objectif premier. Mon objectif premier, c’est d’avancer et travailler avec des gens en qui j’ai toute confiance, avec qui j’ai envie de partager le travail et la scène. J’aime jouer dans de tout petits lieux, aller à la rencontre des gens, même avec peu de sono ou une sono complètement pourrie, avec des lumières qui n’en sont pas véritablement… C’est ce que j’apprécie le plus. C’est un chemin que je me suis tracé au fur et à mesure. Ce n’est pas un métier facile, la chanson ! On sort des disques, mais on sait très bien qu’on ne va pas les vendre ou très peu. Le fait qu’il soit de plus en plus difficile de trouver des dates de concerts n’aide pas non plus… C’est compliqué de devoir se dire qu’on publie des disques pour pouvoir en vendre quelques-uns à la fin des concerts… alors qu’on sait que ce n’est pas suffisant pour en vivre ! Après, avec le temps, nous avons eu d’autres canaux, comme les réseaux sociaux. Le métier a en tout cas bien changé en un peu plus de vingt ans. Mais il faut aussi voir le bon côté des choses. Les moyens techniques à notre disposition on vachement évolué. On peut aujourd’hui produire des albums de qualité plus rapidement et moins cher. Beaucoup de nouvelles possibilités s’offrent aussi à nous dans la création et ça, c’est plutôt positif. Et puis, heureusement, on peut encore trouver à se faire entendre. Il y a encore des gens qui font vivre la chanson à travers les blogs, des radios… tout n’est pas perdu ! (sourire)

Yvan Marc © Margot Raymond

Il est beaucoup question de nature dans ton album, elle t’est chère. Que penses-tu du monde dans lequel nous vivons ?

Ouais… bon… (sourire) À la fois je me dis que ce n’est pas très beau et à la fois, je me dis qu’il y a des raisons d’y croire… sans y croire vraiment ! Ça dépend des jours, en fait. (rires) Il y a de bonnes initiatives, essentiellement au niveau local, je pense que les gens ont envie de faire bouger les choses, mais ça pêche souvent au niveau mondial. Quand on voit comment sont gouvernées certaines grandes puissances, c’est inquiétant. Mais voilà, je me dis que c’est un balancier et on ne sait pas de quel côté il va pencher. J’espère que la crise que nous connaissons va ouvrir les yeux des grandes puissances et leur permettre de trouver une voie un peu plus positive et constructive pour l’évolution de l’humanité. Mais je me dis que ça va prendre du temps, que ce n’est pas gagné et que du temps, je ne sais pas si on en a énormément. En tout cas, il y a des prises de consciences. Seront-elles suivies d’effet ? C’est la grande énigme…

Propos recueillis par Luc Dehon le 19 juin 2020.
Photos : Margot Raymond

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Author: Luc Dehon