Rencontre avec Nawel Ben Kraïem pour la sortie de son album « Délivrance »

Nawel Ben Kraïem © Nabila Mahdjoubi

Nawek Ben Kraïem publie vendredi « Délivrance », son premier « véritable album solo dans les bacs ». Séduits et touchés par cet opus introspectif qui parlera néanmoins à chacun d’entre nous, nous avons été à la rencontre de la jeune artiste devenue jeune maman pour en savoir plus sur la genèse de ce projet qu’elle publie aujourd’hui en toute indépendance. Rencontre avec une artiste pleine de vie et d’envie.

Votre dernier EP « Par mon nom » est paru chez Capitol (Universal), que vous avez quitté. Que retenez-vous de votre expérience en major ?

C’est une expérience ambivalente. Quand on travaille avec une si grosse maison de disques, il peut y avoir beaucoup d’attente, et donc un peu de fantasme. On a le sentiment qu’ils peuvent faire beaucoup de choses, et ce n’est pas toujours le cas au final. Il y a aussi beaucoup de personnes différentes qui s’occupent d’un même projet. Du coup, les décisions ne sont pas très fluides, chacun ayant sa propre idée. Rien ne fonctionne à l’instinct en major, tout doit être validé par chaque personne. Et puis, comme c’est une très grosse structure, ils ont tendance à s’occuper davantage des gros artistes, et à dégager moins de temps pour développer des artistes qui ont un univers singulier, dont je fais partie. Et puis… le travail avec des artistes installés est très différent de celui avec un artiste en développement. C’est une grosse structure qui n’est pas à taille humaine. Nos interlocuteurs changent aussi très souvent, et il est parfois difficile de mener à bien un projet sur la longueur. J’ai donc été un peu frustrée, parfois. Ça, c’est le côté déceptif de mon expérience. Par contre, il y a des points positifs aussi, et notamment le fait d’avoir rencontré énormément de gens. La major connaît beaucoup de monde, et donc, par son intermédiaire, nous sommes, nous, artistes, amenés à faire beaucoup de rencontres et à se constituer une « famille artistique ». J’ai notamment rencontré pas mal de gens du mix, du mastering… Du coup, aujourd’hui, ce sont des contacts que j’ai pu garder et ça, c’est très important pour la suite de mon projet. C’était très positif de ce point de vue. Comme toutes les grosses entreprises, la major peut être écrasante, mais elle a un sacré réseau…

Nawel Ben Kraïem, Délivrance
Nawel Ben Kraïem, Délivrance

Racontez-moi un peu le parcours de « Délivrance », quand en avez-vous posé les premières pierres ?

Il faut savoir que quand j’étais chez Capitol, j’étais déjà dans une optique d’album, et pas de EP. Le fait de republier un Ep n’était pas, de mon point de vue, très naturel. Là encore, on était dans une optique de stratégie, ne pas trop dévoiler de titres, etc… Mais j’avais largement assez de matière à l’époque pour publier un album. En signant avec Capitol, j’avais l’espoir de publier un format long. Vu que j’ai un univers assez hybride et que j’avais envie de tirer différents fils, je pensais déjà à l’époque publier un album, et non pas un sept titres. Du coup, à la sortie de cet EP « long format », va-t-on dire, j’ai dû mettre de côté quelques titres qui étaient prêts, dont « Lebess », « Inia » et « L’absent », mais qui n’y trouvaient pas leur place. Ils étaient un peu plus introspectifs, moins catchy. Et ce sont ces chansons qui ont été mises de côté qui ont donné le ton de cet album qui sort aujourd’hui. Elles sont plus hors-format, elles s’inscrivent dans ce va-et-vient entre la pop plus solaire et lumineuse dont je venais, et un propos plus profond et plus mélancolique.

Parler de ce qu’on ressent à l’intérieur ne nous déconnecte pas de ce qui se passe autour de nous.

Nawel Ben Kraïem

« Délivrance » est effectivement plus introspectif que « Par mon nom ». Était-ce une volonté de votre part, où est-ce que ça s’est dessiné au fur et à mesure de l’écriture un peu malgré vous ?

Je pense que c’est plutôt spontané et malgré moi, ça correspond à la période que j’ai vécue après la sortie du précédent… même si j’avais cette volonté tout de même de passer par l’intime pour évoquer ma vision du monde. Finalement, l’intime raconte la carte postale d’une femme qui a une double culture, qui est du côté du romantisme… Quand je parle d’isolement, j’évoque mon isolement, certes, mais au-delà, j’évoque le monde qui nous isole. Parler de ce qu’on ressent à l’intérieur ne nous déconnecte pas de ce qui se passe autour de nous. J’ai donc peut-être un peu décalé le regard et le point de vue sur ce disque, mais la démarche reste assez semblable aux précédents. Je m’autorise plus à parler de mes expériences personnelles. Avant, j’étais plus dans une présentation, sans trop m’immiscer dedans, ou du moins un peu moins.

Le fait de devenir maman vous a forcément changée aussi…

C’est un tel cap de devenir maman !… Donc oui, assumer des textes plus intimes et personnels, ça a été aussi provoqué par la maternité. On a moins peur de plaire ou déplaire. Il y a quelque chose dont on se libère quand on devient maman. Les priorités s’affirment. La réussite, les enjeux… tout ceci passe au second plan. Et puis, tout simplement, on s’affirme, on ose plus de choses. Ce qui pouvait être tu pour des raisons de pudeur vole en éclat, on peut s’assumer. Pareil pour l’aveu de ses faiblesses ou le fait qu’on se retrouve par terre à certains moments – ça nous arrive à tous ! – le fait d’être mère, débloque tout ça, on ose en parler. Par exemple la chanson « Lebess » parle d’une émotion qu’on peut ressentir après un drame. Ça pourrait parler du Covid, tout comme d’un attentat, d’une explosion ou d’un accident de voiture. C’est quelque chose qui vous met à terre, intimement ou collectivement. Et à ce moment, comment retrouver la force de se relever alors qu’on a conscience d’être brisé et qu’à la fois on a le sentiment d’être un survivant parce qu’on est encore en vie ? C’est pour cette raison que je parle de résilience souvent. C’est un sentiment, entre la tristesse et la joie, que nous ressentons tous à un moment donné, je l’assume plus depuis que je suis maman, tout comme mes fêlures.

Il y a quelque chose dont on se libère quand on devient maman. Les priorités s’affirment.

Nawel Ben Kraïem

Comment avez-vous conçu le tracklisting de « Délivrance », on a l’impression que vous racontez une histoire…

C’est effectivement une histoire que je me suis racontée. C’est un voyage qui atterrit sur « Lebess ». Il y a une quête dans ce disque. Il y a des naissances, des renaissances, des délivrances. Et c’est ce que j’ai aimé travailler avec ce long format : une histoire. Au fil des chansons, on passe par des moments un peu déprimants, d’autres plus festifs, puis on retombe, etc… C’est en tout cas comme ça que je l’ai conçu.

Quand on regarde votre discographie, « Délivrance » est finalement votre premier véritable album solo…

C’est vrai. Et paradoxalement, je ne le vis pas forcément comme tel parce que je me suis à chaque fois tellement investie dans les EP qui sont sortis précédemment !… Chaque Ep a été le résultat d’un choix de bloc de chansons. J’ai toujours mis un point d’honneur à ce que les gens puissent les écouter « comme un album » et je les ai travaillés comme des albums. Donc, de mon point de vue, je n’ai pas l’impression d’être allée plus loin sur « Délivrance » que sur les précédents dans la création pure. C’est juste le rendu qui est différent. On va dire que c’est un faux premier album… même si c’en est un quand même ! (rires)

Le titre « Délivrance » fait référence au livre de Toni Morrison. En quoi ce roman précis ou l’œuvre de cette romancière a pu vous inspirer ?

Je trouve son œuvre très habitée. Il y a toujours un côté mystique que j’aime beaucoup et qu’on retrouve d’ailleurs dans le disque avec la chanson « Esprit ». Et ce que j’adore dans ses romans, c’est qu’elle a réussi à créer des personnages très réels auxquels on peut s’accrocher. À côté de ça, elle inscrit toujours ses romans dans un contexte politique et social. Elle évoque toujours les minorités et essaye de faire passer des messages à propos des populations discriminées… Son positionnement de militante transpire de son œuvre. Et ceci me touche beaucoup évidemment. Elle a une force artistique et romanesque exceptionnelle. Maintenant, à propos de « Délivrances » précisément, c’est un roman très sombre et lumineux à la fois qui parle de renaissance et la vie triomphe à la fin. Nous en parlions tout à l’heure, j’ai tout de même donné la vie pendant la création de ce disque, j’ai quitté Capitol pour renaître autrement… ce roman m’a donc beaucoup parlé, que ce soit dans ma vie personnelle ou professionnelle.

Quand nous nous étions parlé à la sortie de « Par mon nom », vous m’aviez confié que vous étiez arrivée à la culture française par le biais de la littérature et non de la chanson, que ce n’était que par après que vous l’aviez découverte. Je me suis mordu les lèvres après coup de ne pas vous avoir posé la question : quels sont les livres qui vous ont construite ? (-> lire notre précédente interview de Nawel Ben Kraïem)

(sourire) Il y a des livres de poésie, et Prévert, notamment, que j’ai découvert à la fin du collège/ début du lycée. Il y a quelque chose de très enfantin dans son écriture et en même temps beaucoup de sagesse. Plus tard, j’ai pas mal lu du Bukowski. Là, c’est tout autre chose. C’est de la littérature américaine et un univers beaucoup plus cru, mais il y a une espèce de sincérité que je trouvais incroyable. Avec les personnages de Bukowski, j’ai vraiment eu la sensation de rencontrer des amis, des gens avec qui j’aurais eu envie d’aller boire un café et discuter de tout un tas de choses. C’était des livres avec une liberté de ton que je trouvais très belle et qu’on ne lisait pas à l’école, et ça m’a beaucoup plu. Vraiment plus tard, j’ai été très marquée par l’œuvre de Virginie Despentes qui elle aussi a une force de liberté narrative et de vraies situations. Il y a une espèce de conscience totale qui traverse ses personnages. Ce n’est pas didactique, mais ça dénonce énormément de choses sur notre société. Virginie Despentes est l’auteure qui m’a le plus marquée ces dix dernières années.

Virginie Despentes est l’auteure qui m’a le plus marquée ces dix dernières années.

Nawel Ben Kraïem

Et là, qu’êtes-vous en train de lire en ce moment ?

« L’art de perdre » d’Alice Zeniter. C’est un très long roman… et je suis dedans depuis un moment. C’est un roman qui demande du temps et là, j’en manque un peu en ce moment ! (sourire) Je viens également de lire « La petite dernière » de Fatima Daas, une très jeune auteure. Elle parle beaucoup de sa singularité. Plus elle avance dans son récit, plus elle revient au point de départ. C’est un livre qui questionne beaucoup sur l’identité. Elle a une vraie langue et une jeunesse qui sont très belles. Il y a aussi un livre que j’ai lu cet été et qui m’a marquée, c’est « Nos longues années en tant que filles » d’Hyam Yared. C’est un livre un peu surprenant à propos de l’éducation libanaise et toutes les restrictions qu’il peut y avoir pour les jeunes femmes. Ça questionne beaucoup.

Revenons à la musique, maintenant. Parlez-moi un peu de l’équipe que vous avez réunie autour de vous.

Dans les musiciens, celui qui est resté essentiellement, c’est Nassim Kouti qui m’accompagne aussi sur scène. Il a joué toutes les guitares. Toute la partie acoustique est extrêmement importante pour moi. Même s’il y a de l’électro, j’aime entendre de vrais bons riffs de guitare. L’autre partenaire principal, c’est Mitch Olivier qui avait mixé la plupart des titres de « Par mon nom ». Ici, il a mixé tous les titres parce que je voulais donner un son global à l’album. Il y a beaucoup de couleurs différentes entre les chansons, il a réussi à leur donner une cohérence toutes entre-elles. C’est une des plus belles rencontres que j’ai pu faire en étant chez Capitol. C’est quelqu’un de très entier, humainement et professionnellement. C’est lui qui a notamment travaillé sur les grands albums de Bashung, mais aussi pour NTM, etc… C’est vraiment quelqu’un qui a le sens de l’intemporel. On n’arrive pas à dater ses albums, ils ne perdent jamais leur charme. Il ne cherche pas à donner un son à un titre, mais à en faire ressortir son âme. Sa sensibilité me touche beaucoup. Ce sont les deux musiciens qui sont un peu partout sur le disque. Après, il y a Chambre20, un binôme hip hop, qui a travaillé sur « Neuf mois » et qui a donné au titre un côté plus épuré. J’ai aussi travaillé avec des producteurs londoniens, Transglobal Underground, qui ont remixé « D’Habitude », et ont bossé aussi sur différents autres titres, comme « Les vertiges de Hamouda »… Ils ont apporté des sons un peu décalés avec plus de folie. Pour le coup, ce sont des gens que j’ai connus avant ma signature chez Capitol, par le biais de mon parcours dans la scène indé. Ça m’a fait plaisir de les rappeler. Il y aussi des titres sur lesquels j’avais bossé avec Frank Authié, ce sont ces titres que j’avais travaillé en étant chez Capitol et qui n’ont pas pu figurer sur le EP. Frank avait fait de super préprods, et notamment des claviers, qui sont restés, même si nous avons pas mal remodifié les morceaux avec Mitch.

Votre album sort en pleine crise Covid, comment avez-vous vécu le confinement ?

Le confinement, je l’ai pris comme un congé mat’ qui s’éternisait ! (éclats de rire) J’y ai trouvé une espèce de rythme, avec ce petit rendez-vous live hebdomadaire. J’ai un peu écrit. Mais pas tant que ça avec mon bébé en bas âge… (sourire) Disons qu’artistiquement, je suis parvenue à maintenir le fil plus ou moins, mais qu’humainement, j’avais un peu besoin de sortir ! Ce qui m’a déstabilisée, par contre, c’est le déconfinement. Là, l’incertitude de la reprise pour les métiers du spectacle m’est apparue, alors que tout le monde reprenait plus ou moins… Et aujourd’hui, ça reste encore plus qu’incertain. C’est au déconfinement que j’ai pris la pleine mesure du problème. Pour les projets aujourd’hui, c’est très difficile, voire impossible, d’avoir une visibilité sur les prochains mois. Chanter masqué, c’est impossible, chanter devant un public masqué c’est absurde. C’est très violent pour notre métier.

Nawel Ben Kraïem © Nabila Mahdjoubi
Nawel Ben Kraïem © Nabila Mahdjoubi

Des dates se mettent tout de même en place ?

Oui, et heureusement. Je ne suis pas touchée comme peuvent l’être des artistes qui jouent dans des Zénith et ce genre d’endroit. Il y a plein de petites salles qui nous accueillent, et ça, c’est super. Il faut trouver de nouvelles alternatives pour exister en tant qu’artiste aujourd’hui. Je « profite » de cette période pour explorer d’autres terrains, d’autres configurations, d’autres façons de voir mon métier. Avant le confinement, on avait évoqué une tournée avec mon tourneur, tout est tombé à l’eau. En pensant différemment la scène, j’arrive à décrocher quelques dates. J’ai notamment donné un concert en prison. Je l’avais déjà fait il y a quelques années, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le refaire. Je vais aussi aller lire de la poésie et chanter quelques chansons dans de petits centres culturels… Ce sont des projets qui me plaisent énormément, mais que je n’aurais pas pu faire si j’avais eu une tournée plus structurée. Du coup, comme j’ai cette faculté d’adaptation, que je suis sur le qui-vive et que j’ai envie que les choses se passent, je fonce. C’est le bon côté du Covid. Il nous a forcé à nous adapter et à revoir notre façon de vivre ou de travailler, et on peut trouver des choses intéressantes là-dedans. La crise du Covid est avant tout catastrophique, mais elle va nous obliger à nous adapter.

Finalement, « Délivrance » est votre premier véritable album, le premier qui sort « dans les bacs » comme on dit, le premier que vous produisez vous-même puisque vous êtes indépendante aujourd’hui, que représente cette sortie à vos yeux ?

C’est une période très dense que je vis en ce moment. Je ne dors pas sur mes deux oreilles toutes les nuits. Embrasser le métier de la production fait que j’ai beaucoup plus de choses à gérer. Mais à côté de ça, je me sens prête. Je vois cette sortie comme le début d’une aventure qui ne s’arrêtera jamais, du moins je l’espère. J’espère que cet album sera un peu intemporel, je l’ai conçu comme tel en tout cas. Pour que des gens puissent le découvrir aussi dans deux mois ou dans deux ans. Et surtout le fait d’être indépendante, me fait penser à l’avenir. Il n’y pas sur cette sortie l’enjeu classique « si cet album ne fonctionne pas, tu seras virée ». Non ! J’ai fait cet album du mieux que j’ai pu et il aura le succès qu’il aura. En tout cas, je serai là pour le promouvoir et l’amener le plus haut possible. Mais s’il ne décolle pas en deux mois, eh bien, il ne passera pas aux oubliettes. Je serai toujours là pour le défendre. Et puis, je pense déjà aux suivants. Le fait d’être en autoproduction fait que les cartes sont entre mes mains. On ne pourra plus me faire taire ! (éclats de rire) Et ça, c’est finalement des conditions de travail assez sereines. Il y a quelque chose de l’ordre du rêve qui se réalise, mais un rêve qui fait partie de la réalité. Je sais que je rivaliserai jamais avec les majors, que je vais faire un travail de fourmi, à la manière d’une artisane, mais je vais m’y atteler et ça me donne une énergie dingue !

Propos recueillis par Luc Dehon le 9 septembre 2020
Photos : Nabila Mahdjoubi

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Author: Luc Dehon