Rencontre avec Avbe

Avbe © Spencer Cole Porter

Avbe (prononcez aube) publie son premier EP, « Dawn », un recueil de six titres à la mélancolie heureuse, un Polaroïd des deux années qui viennent de s’écouler dans la vie de Raphaël. Nous avons été à sa rencontre afin d’en savoir plus sur le parcours déjà riche de l’artiste (qui a commencé l’apprentissage du violoncelle à l’âge de trois ans !), entre jazz, classique, rock et pop, un pied en France et l’autre aux États-Unis, et la genèse de ce premier projet solo plein de sensibilité, mais jamais triste.

Avbe, Dawn
Avbe, Dawn

J’aimerais, si tu le veux bien, que nous remontions le temps un instant, et que tu me racontes un peu d’où tu viens. Tes deux parents sont musiciens.

Effectivement, mes deux parents sont musiciens professionnels. Ma mère est harpiste et compositrice et mon père saxophoniste et compositeur. Donc, je pense que déjà avant d’arriver sur cette terre, j’ai eu de bonnes vibrations dans le ventre de ma mère ! (rires) Très jeune, j’ai montré un intérêt pour la musique puisque, d’après ce qu’on m’a rapporté, à l’âge de trois ans, j’ai supplié mes parents pour apprendre le violoncelle. Souvent, les gens se souviennent du premier titre qu’ils ont entendu ou ce genre de choses, personnellement, la musique, c’était plutôt quelque chose d’inné.

C’est pas banal de vouloir apprendre le violoncelle à l’âge de trois ans… le piano ou la guitare, c’est plus classique…

(sourire) Je vais te raconter l’anecdote qu’on m’a relatée. Ma mère, qui donnait des cours de harpe au conservatoire, m’avait pris avec elle. Je m’étais échappé de sa salle de cours et j’étais rentré dans celle d’à côté où on apprenait le violoncelle. Visiblement, j’ai adoré ce son et je suis allé barbouiller deux trois mot au prof pour lui dire que j’avais envie d’apprendre à en jouer… (sourire) Il semblait surpris de mon intérêt et est venu voir ma mère pour lui demander si c’était sérieux… Je pense que j’ai entendu ce son et que j’ai été immédiatement séduit. Par la suite, j’ai appris que le son du violoncelle était le son le plus proche de la voix masculine humaine. C’est un son qui est très très chaud… On n’a qu’à écouter les suites de Bach pour se rendre compte que c’est un instrument magnifique. Pas simple, évidemment, mais un superbe instrument qui m’a toujours parlé. J’ai toujours été très heureux d’en jouer en tout cas. Et même aujourd’hui que j’en joue moins, je continue à rêver et penser violoncelle. C’est un instrument qui est dans mon cœur.

AVBE © Kamila K Stanley
AVBE © Kamila K Stanley

Et on écoutait quoi à la maison ?

Beaucoup de Jazz et de classique. Disons que j’ai découvert la musique populaire française à mes vingt ans ! (rires) Mes parents écoutaient plus du John Coltrane, du Ravel et ce genre de choses que de la musique pop. Ma mère était folle des suites de Bach, c’est peut-être ça aussi qui m’a donné envie de faire du violoncelle ? On écoutait de la très belle musique en tout cas…

L’aube, c’est ce moment très calme qui précède le jour qui arrive. C’est un moment où tout est possible.

Tu vis actuellement à Chicago, mais tu es né en France. Tu as grandi où ?

Je suis né à Paris 14ème et j’ai grandi dans l’Essonne. Je suis parti vivre aux États-Unis avec ma mère à l’âge de quinze ans. C’était l’époque où je devais rentrer au lycée et on a eu ce projet un peu fou d’aller s’installer à l’étranger. Ce qui devait être une année de découverte à l’étranger s’est rapidement transformé en trois ans de lycée, puis l’obtention de la Green Card, etc… Et j’ai eu envie de m’installer là-bas. J’ai une relation très profonde avec la ville de Chicago où je vis depuis mes quinze ans. Après le bac, je suis revenu vivre quelques années à Paris, je me suis inscrit au CNSM. J’ai vécu à Paris grosso modo de 2015 à l’année dernière, mais en rentrant régulièrement à Chicago. J’ai une grande attache avec les États-Unis et les habitants de ce pays. J’y ai mon appart, c’est chez moi. Aujourd’hui, je me balade entre Paris et Chicago, mais on peut dire que je suis basé à Chicago.

Quel est ton parcours dans la musique ?

Après avoir appris le violoncelle, j’ai continué à apprendre d’autres instruments, soit en autodidacte, soit en prenant des cours. J’avais la chance d’avoir à ma disposition une batterie, des basses, un piano, etc… À partir de mes dix ans, j’ai commencé à donner des concerts avec des orchestres européens. J’y jouais un répertoire basé sur le violoncelle. Ça m’a permis d’avoir une vraie expérience de la scène très jeune. Par la suite, je suis donc parti à Chicago et là, j’ai joué dans différents groupes. C’est là que j’ai appris l’enregistrement. J’ai eu la chance de pouvoir faire mon lycée en faisant de la musique à côté… et en me sentant déjà professionnel de la musique. Je ne me suis jamais posé de questions à ce propos. Je savais que je ferais de la musique mon métier. J’ai commencé à donner des cours à l’âge de quinze ans. Je ne me suis jamais dit que j’allais devenir pro un jour, c’était en moi. Ah si !… (sourire) À quatorze ans, j’ai cassé une corde sur scène et j’ai continué à jouer. Mon professeur de l’époque est venu me trouver après la représentation en me disant que maintenant que j’avais continué à jouer malgré ce pépin… j’étais devenu un pro ! (sourire)

AVBE © Oriane Playner
AVBE © Oriane Playner

Les groupes dans lesquels tu évolues à l’adolescence, ce sont des groupes de Jazz ou des groupes de rock, comme beaucoup d’ados ?

J’ai eu beaucoup de chance parce qu’avec mon bagage très classique, j’ai tout de même fait pas mal de jazz. J’ai intégré la Bloom School of Jazz de Chicago avec le maître David Bloom qui m’a rapidement pris sous son aile. Ça m’a permis de faire des concerts de Jazz en trio en tant que guitariste. Et puis, au fur et à mesure, j’ai participé à de nombreux projets, dont un quintet jazz pop. Après, j’ai accompagné un rappeur. J’ai continué à donner quelques petits concerts classiques, en tant que violoncelliste, et des concerts de rock dans des maisons ! Ce n’étaient pas vraiment de véritables concerts au sens où on l’entend, mais plutôt des House Parties. Par rapport à Paris où il n’y a que des immeubles Haussmanniens, à Chicago, nous avons la chance d’avoir beaucoup de maisons individuelles où on peut s’éclater à faire de la musique. Si tu as un band ou que tu fais un peu de musique, il y a toujours un pote qui te rencarde pour une house party. Tu débarques chez des gens avec ton matos et tu joues. C’est aussi simple que ça ! (rires) J’ai fait pas mal de ces concerts avec un ami batteur. À dix-sept ans, ça te forme, crois-moi !

Le projet Avbe est né quand tu vivais à Paris.

Totalement. Entre 2017 et 2018. En 2015, je suis donc revenu suivre des cours au CNSM de Paris et au bout de ma deuxième année, j’ai très vite compris que j’en avais assez des Conservatoires… ça faisait dix-sept ans que j’étais dans des Conservatoires français et américains et j’en avais assez. C’était une grosse pression. J’avais juste envie de faire de la musique, et m’amuser. J’ai donc arrêté le CNSM en milieu de deuxième année et je me suis lancé dans un nouveau projet, un projet qui serait le mien. On était début 2018. Je voulais faire de la musique sans étiquette parce que toute ma vie, on m’avait collé des étiquettes de Jazz, de classique, etc… là, je voulais simplement faire de la musique. L’idée de l’aube m’est venue très rapidement. On était à l’aube d’une nouvelle année, mais aussi d’un nouveau jour en ce qui me concerne. L’aube, c’est ce moment très calme qui précède le jour qui arrive. C’est un moment où tout est possible. Et j’étais à ce stade dans ma vie. J’ai donc lancé le projet Avbe sans véritablement savoir où j’allais. Très rapidement, le projet a eu une patte américaine du fait, je pense, que comme j’habitais Paris, j’avais un peu la nostalgie des États-Unis. Le pays me manquait et j’avais envie de chanter en anglais. J’avais envie de mélanger tout ce répertoire folk américain qui m’avait beaucoup inspiré avec de l’électro.

Le fait de repartir de zéro m’a permis d’aller en profondeur dans mes sentiments

Avbe

Finalement, le fait d’écrire en anglais, c’est un peu dû au mal du pays…

Il y a de ça, mais il y a aussi une autre raison. J’écris des poèmes en Français depuis le Lycée, mais l’écriture en français a toujours été pour moi plus lyrique et moins rythmique. L’idée de chanter en anglais était logique pour moi. L’anglais, c’est mélodique, c’est rythmique… c’est finalement assez simple à mettre en place. C’était la première fois que j’écrivais les paroles de mes chansons, donc, c’était peut-être une solution de facilité ? Disons que c’est un tout. Et mes influences musicales sont aussi très américaines. Je ne me suis pas véritablement posé de questions. L’anglais s’est imposé.

Avbe © Oriane Playner
Avbe © Oriane Playner

Tu es parfaitement bilingue, mais ta langue maternelle reste le français.

Bien sûr, mes deux parents sont français. C’est en partant là-bas que j’ai appris l’anglais. Les scientifiques disent que c’est vers quinze ans que les muscles finissent de se développer et ne permettent plus d’avoir l’accent parfait d’une langue. On peut bien évidemment la parler parfaitement, mais après quinze ans, l’accent ne sera jamais parfait. Donc, j’ai eu beaucoup de chance d’arriver aux États-Unis juste à cet âge-là et j’ai eu la chance de pouvoir encore développer un peu mes muscles pour parler parfaitement l’anglais.

Ça fait un peu plus de deux ans que tu travailles sur ce projet Avbe, pourquoi ne publier ton premier EP qu’aujourd’hui ?

Parce que quand j’ai débuté ce projet, je ne savais pas où j’allais aller. J’ai commencé ça de façon très intuitive et donc, sortir des titres, un par un, me plaisait bien. Ça m’a permis d’avancer. Je ne me sentais pas légitime de publier quelque chose de plus conséquent. Tu sais, un EP, je ne savais même quasiment pas que ça existait. Dans ma culture, on fait un album. J’ai toujours vu mes parents sortir des albums, donc, je n’allais pas arriver avec un album comme ça de but en blanc. Quand j’ai commencé ce projet, je savais que j’aurais encore bien du chemin à parcourir avant de publier un album, donc ce rythme d’un petit single de temps en temps me convenait parfaitement. D’ailleurs entre tous ces titres, il y a une grande variété stylistique, parce que, justement, je me cherchais. Et je cherchais à expérimenter une palette. Il y a un peu plus d’un an, je me suis dit que j’étais prêt. J’avais fait mes expériences, je savais où je voulais aller, j’avais envie de proposer quelque chose de cohérent. J’étais prêt à définir mon identité en tant que Avbe, que ce soit dans la musique, les paroles et même dans l’image. J’avais envie de dire et montrer qui j’étais. C’est là que je me suis dit que le format EP me convenait bien. Sans cette phase d’expérimentation pendant laquelle je ne me suis mis aucune limite, je n’aurais pas pu publier un EP aujourd’hui. S’il avait été question de publier un EP ou un album au début, ça m’aurait inhibé ou coincé dans une direction que je ne voulais pas forcément prendre. Je suis aujourd’hui heureux d’avoir pris le temps de développer ma musique, je me sens en accord avec elle.

Ces six titres qui figurent sur « Dawn » sont-ils tous récents ?

Dans l’ensemble, oui. Mais celui qui clôt le EP « Ever, Ever more », j’ai commencé à l’écrire au même moment que le premier titre que j’ai publié avec ce projet. À l’été 2018. J’étais au nord de Los Angeles, dans la forêt de séquoias, et je venais de publier mon tout premier titre en tant que Avbe. J’ai écrit le texte de « Ever, Ever more » dans ma voiture au milieu de tous ces séquoias. Il aura fallu deux ans entre ce premier jet d’écriture et la fin de la production de ce morceau. Tout ça pour te dire que certains titres ont été écrits sur une courte période, et d’autres datent presque du début de l’aventure. Finalement, chaque morceau a pris le temps qu’il fallait pour pouvoir exister.

Un mot sur « Where I go », le premier single. Dans quel mood l’as-tu écrit ?

C’est une chanson qui dénote un peu des autres. C’est la plus heureuse. La plus enjouée en tout cas. Je l’ai écrite à l’été 2019. J’étais encore à Paris full time, et j’étais reparti tout l’été à Chicago. Je me suis retrouvé seul là-bas devant une page blanche. Idem pour « Days 0 », que j’ai écrite au même moment. Le fait de me retrouver là-bas dans un nouvel endroit, sans le confort qu’on a chez soi… eh bien, ça m’a fait remettre en question la notion du « chez soi » justement. Le fameux « home » en anglais. Qu’est-ce que c’est que de se sentir à la maison ? Est-ce que réellement, c’est d’être dans sa rue, dans son bled avec sa famille ou est-ce se sentir chez soi en tout lieu ? Notre maison, finalement, n’est-ce pas un peu comme l’escargot, ce qui nous accompagne au jour le jour ? Le thème de cette chanson m’est venu à la lecture d’un aphorisme de Nietzche sur le chez soi. Alors, évidemment, ça fait un peu intello de dire ça comme ça, mais c’est la réalité ! (rires) Ça a été une révélation pour moi de voir qu’un penseur comme lui avait mis sur le papier tout ce que je pensais, en mieux évidemment, avec de meilleurs termes. Beaucoup de personnes se demandent comment l’homme qui a réussi dans sa vie est allé si loin. Et en réalité, il est allé si loin, parce qu’en chaque lieu, il se sentait à la maison. Quand j’ai lu ça, j’ai su que c’était de ça que j’avais envie de parler. C’est donc dans ce nouveau lieu que je ne connaissais pas que j’ai écrit cette chanson, pour aller de l’avant, sans me prendre la tête. Du coup, comme tout ceci découlait d’un aphorisme un peu intello, je voulais faire une chanson ultra simple et pop. Et finalement, c’est la chanson la plus enjouée de l’EP. Après, j’ai présenté la production à Sam H, avec qui je partage ce titre. C’est un chanteur basé à Chicago. Il a adoré le thème. Lui-même sortait d’une longue relation et repartait de zéro dans sa vie. Ça lui parlait bien. Il a écrit son couplet et nous avons enregistré ce morceau ensemble.

Avbe, Where I Go
Avbe, Where I Go

Sam H, avec qui tu partages « Where I go », c’était un de tes potes ?

Il était un peu dans mon univers musical. Nous nous connaissions un peu de loin, va-ton dire ! (sourire) Il était un ami de deux de mes très bons amis. Mais nous ne nous connaissions pas plus que ça. Quand il a entendu ma musique et plus particulièrement cette production, ça s’est fait naturellement, comme si on se connaissait depuis toujours. C’était un très chouette moment que nous avons passé ensemble.

Finalement, le fait de quitter Paris t’a inspiré pas mal de chansons.

Oui, quitter le confort que je m’étais créé à Paris, le fait de me remettre en porte-à faux d’une certaine façon. Et puis aussi, retrouver Chicago que j’avais quitté depuis quelques années. Le fait de repartir de zéro m’a permis d’aller en profondeur dans mes sentiments. C’est dans ces moments-là qu’on comprend mieux ce qu’on ressent, qui on est, où on veut aller… C’est d’ailleurs de tout ce questionnement « qui suis-je ? Où vais-je » que sont nées ces chansons.

« Day O », c’est l’histoire de la page blanche et du commencement.

On passe tellement de temps à espérer trouver le bon moment et le bon matériel pour faire la meilleure musique… et au moment où on se met à table avec la guitare à la main et cette page blanche devant soi… il y a une espèce d’angoisse qui te prend ! (rires) Là, on n’a plus d’excuse. On ressent une angoisse pas croyable, mais on l’a tellement désiré ce moment ! « Day O » vient de ce moment-là. J’évoque un héros de la page blanche, ce mec qui ne sait pas par où commencer. Je me moque de moi-même en fait. En même temps, quand on est artiste, chaque jour est un nouveau jour. Chaque jour est le « Day 0 ». Alors, autant trouver une zone de confort dans ce sentiment de premier jour… (sourire)

Avbe – Day 0

Il y a du violoncelle sur « Day 0 »…

Oui, effectivement. J’ai mis un peu de violoncelle sur ce titre, ce qui m’a permis de remettre dans cet EP tout un pan de ma vie aussi. Je ne pouvais pas faire autrement  (sourire).

C’est un peu l’histoire de ta vie, le déracinement.

Je crois bien… (sourire) Et je pense que c’est le cas de beaucoup de personnes aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de partir étudier ou vivre quelques années à l’étranger est rentrée dans nos habitudes. Le fait d’avoir une compagne ou un compagnon étranger aussi. Tout ceci parait tellement naturel aujourd’hui, mais ça ne l’était pas hier. Ça crée une nouvelle génération d’individus en mouvement. La notion du « chez soi » dont nous parlions tout à l’heure, justement, est au cœur de notre société. Où s’installe-t-on ? Faut-il véritablement s’installer quelque part ? Personnellement, je n’ai pas encore répondu à cette question. Là, je vais rentrer à Chicago où j’ai mon appartement. Je m’y sens profondément bien. Mais quand je suis arrivé il y a quelques jours à Charles-de-Gaulle, j’ai tout de suite senti l’odeur des croissants, et je me suis tout de suite senti à la maison aussi. C’est comme si je n’avais jamais quitté Paris. Je me sens hyper bien ici aussi… Alors, où est mon « Chez moi » ? Un peu partout et nulle part. Il faut essayer d’être bien là où on est au moment où on y est. Il faut être présent en tout lieu et prendre les choses comme elles viennent. Essayer d’être à chaque moment la meilleure version de soi, peu importe où on est au moment présent…

En parlant de notre « chez soi »… comment as-tu vécu le confinement ?

Je suis revenu en France début février, juste au moment où on parlait de plus en plus du Covid. On en rigolait encore un peu à cette époque, je m’en souviens parfaitement. C’est fou quand j’y repense aujourd’hui… Bref. J’étais donc en France à cette époque, et je bouclais le EP. Le 15 février, on a commencé le mixage avec Jesse Ray Ernster. On a fait tout ce travail à cette époque. Le 1er mars, le EP était complètement bouclé et prêt à être mis en ligne… Je pensais en juin, quelque chose comme ça. Sauf que là… tout a commencé à s’emballer. Du coup, je n’ai pas eu envie de publier le fruit de deux ans de travail pendant cette période. En plus aux États-Unis, il y a le Covid, mais aussi le débat politique et tous les problèmes raciaux… Du coup, je me suis isolé chez ma mère à la campagne. Je me suis mis « au vert », comme on dit et j’ai pris le temps de repenser à ma musique. Très vite, j’ai eu l’idée d’écrire un micro EP capsule de trois titres, dans lequel j’ai tout fait de A à Z, « Beauty and Stillness », la beauté dans l’immobilité, qui résumait bien l’état d’esprit dans lequel j’étais à cette époque. Comme je ne pouvais pas publier cet EP, « Dawn », qui était prêt, j’ai publié ce micro EP en attendant. Finalement, ce confinement a été comme une thérapie et m’a permis d’écrire de nouvelles musiques, c’était chouette de ce point de vue-là. C’est une période qui a été mal vécue par beaucoup de gens, et qui a été très difficile à vivre, mais de mon point de vue, elle a été plutôt bénéfique.

Calypso Valois fait les chœurs sur cet EP. Tu l’as connue quand tu as bossé avec elle il y a deux ans ou tu la connaissais déjà avant ?

On a été mis en contact quand j’ai pris la place de son guitariste sur sa tournée. On s’est adoré tout de suite. On a fait de magnifiques dates avec Calypso, et notamment une avec Etienne Daho. Etienne est resté très proche de mon cœur, je lui ai fait écouter le EP, d’ailleurs. Etienne fait partie de ces belles rencontres que j’ai faites quand j’ai commencé à chanter. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup encouragé. Il fait partie de ces gens qui m’ont donné confiance en moi et qui m’ont permis d’aller de l’avant. Quand on a enregistré le EP, j’ai contacté Calypso en lui demandant si elle acceptait de faire les chœurs, et tout de suite elle a dit oui. J’en suis le plus heureux. Tous les guests sur mon EP apportent leur pierre à l’édifice.

En parlant de guests, tes parents, Sylvain Beuf et Isabelle Oliver font partie de l’aventure.

Oui ! Mon père fait un très joli solo de saxophone sur « Who I am ». Je voulais qu’il soit sur ce premier EP. Le saxophone est un instrument qui est très présent dans la folk américaine, chez Bon Iver et ce genre de groupes, il était donc évident qu’il fallait du sax sur cet Ep… et que ce soit celui de mon père ! Il figure finalement sur la majorité des titres. Ma mère joue de la harpe. C’était un honneur de les avoir à mes côtés sur cet EP. C’était aussi une évidence de mon point de vue. Mon frère m’a beaucoup aidé sur certains titres aussi. C’est un Ep assez mélancolique et introspectif, et la famille, c’est quelque part un peu le dernier rempart. Le fait qu’ils aient acceptés de figurer dessus, c’était une manière de donner leur aval, quelque part. Comme ce sont des musiciens reconnus, leur avis était doublement essentiel à mes yeux. Que ce soient mes parents ou mon frère, ils étaient à mes côté quand j’ai débuté ce projet, quand j’ai commencé à chanter. Ils m’ont encouragé. C’était une évidence qu’ils devaient m’accompagner dessus. Quand je leur ai fait écouter les maquettes et que j’ai vu qu’ils étaient fiers de la musique qu’ils écoutaient (et pas du fait que ce soit leur fils ou leur frère qui l’ai écrite), ça m’a rempli de bonheur.

Cet Ep, tu le décrirais comment ?

C’est la cristallisation dans le temps d’une époque de ma vie. C’est une transition. J’ai essayé de catalyser tout un tas d’émotions et de sentiments dans cet EP. J’ai essayé de réunir dans ces six titres tout mon « écosystème » émotionnel ou affectif, de ce moment. J’ai essayé de distiller ça dans des paysages musicaux tous différents, et je l’espère originaux. Donc, en y repensant avec un peu de recul, cet EP, c’est deux ans de ma vie. C’est ce qui m’a traversé pendant deux ans. J’ai essayé d’être le plus pur, le plus honnête. J’ai d’ailleurs écrit un petit manifeste à la suite de cet EP pour bien dire ce qu’il en était. Pendant deux ans, j’ai ressenti beaucoup d’émotions, parfois contradictoires, j’ai senti beaucoup de choses dans mon cœur, j’ai perdu des êtres chers et fait de magnifiques rencontres, j’ai eu des bouffées d’émotion très intenses sur scène et d’autres moments très introspectifs… notamment l’année dernière où j’ai passé mon premier Noël tout seul. J’étais à Chicago et ma famille était en France. J’étais tout seul dans ma chambre dans le noir (sourire)… C’était très bukowskien comme scène quand j’y repense ! C’était un moment d’une solitude immense. Bref, ce sont tous ces moments qu’on retrouve dans cet Ep, tous ces états d’âme par lesquels je suis passé pendant deux ans. C’était mélancolique, parfois triste, parfois heureux… mais c’était magnifique. C’est ça que j’aimerais que les gens qui prendront le temps d’écouter ma musique ressentent.

Avbe © Anna Oustinov
Avbe © Anna Oustinov

La suite, tu l’envisages comment ? Un nouvel Ep ? Un album ?

On va voir… j’ai envie d’aller au bout de cet Ep, voir où il m’emmène. Mon envie immédiate, c’est de reprendre la musique sans prétention aucune. Écrire des morceaux, rencontrer des gens nouveaux, m’inspirer de tout un tas d’univers différents les uns des autres. Il y a d’ailleurs toute une dynamique qui se met en place à Chicago en ce moment. J’ai fait beaucoup de rencontres. J’ai vraiment envie de collaborer avec d’autres personnes puisque là, je sors de deux ans de presque solitude. (sourire) Je ne pense pas que je vais me lancer directement dans la création d’un album. Même avec tous les problèmes qu’engendre la pandémie actuelle, j’aimerais me frotter un peu à la scène avant de penser à la suite. Je pense profondément que la scène est ce qui va définir mon projet, ce qui va lui faire prendre une direction ou une autre. J’ai commencé sur scène, et je sais que la scène va révéler ce projet. Donc, j’ai vraiment besoin de ça. Après, dans les conditions actuelles, cette faisabilité reste incertaine.

Tu n’as d’ailleurs quasiment jamais joué ces six titres sur scène.

Non, quasiment pas, même pas du tout. Le Covid est passé par là. D’ailleurs, ne serait-ce que sur la formule scène de Avbe, je me pose encore beaucoup de questions. J’ai commencé ce projet avec mes machines en solo, un peu comme Petit Biscuit. Mais quand je me retrouve avec mes potes bassistes et batteurs à Chicago, c’est tellement intense la scène, que j’aimerais m’y frotter avec Avbe. Alors avec quelle formule ? Un duo ? Un trio ? Je n’en sais rien.

Le EP sera-t-il également disponible aux États-Unis ?

Oui. Il sera disponible partout où on peut écouter de la musique ! C’est très important pour moi qu’il soit disponible là-bas. Je travaille aussi avec une équipe pour qu’il y ait un peu de promo aux États-Unis. Évidemment, c’est encore un autre marché, les États-Unis ! Mais je reste indépendant, je suis producteur à 100% de tout. J’ai envie de rester très libre de mes mouvements. J’ai d’ailleurs refusé différentes offres de labels. Je gère tout de A à Z.

Tu es dans quel état d’esprit à quelques jours de la publication de ce premier EP ? Excité ? Angoissé ?

Ah là là… C’est un peu un mix de tout ! Là, en ce moment, je suis un peu fatigué. J’ai fait pas mal de concerts pour un autre projet la semaine dernière, six pour être exact, et je suis à fond en mode EP aussi, promo etc… (sourire)  Donc, je jongle un peu en ce moment et je suis un peu crevé. Là, pour vendredi, je suis hyper heureux et hyper excité en même temps. Je me rappelle que quand j’ai eu fini la création de l’EP, j’étais crevé aussi, et ma mère m’avait dit qu’à chaque fois qu’on termine un projet on a l’impression d’accoucher. Et elle avait raison, je crois. J’ai un peu cette impression d’être en fin de grossesse en ce moment, et que vendredi, mon enfant sera né et que je pourrai le regarder grandir. Il appartiendra enfin autant à tout le monde qu’à moi… Je serai heureux, je crois. (sourire)

Propos recueillis par Luc Dehon le 13 octobre 2020.
Photos : Spencer Cole Porter, Anna Oustinov, Oriane Pleyner, Kamila K Stanley

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Author: Luc Dehon