Rencontre avec Marina Kaye

Marina Kaye © Yann Orhan

Marina Kaye publie demain « Twisted », son troisième album. Séduits par ce projet sombre pourtant écrit sous le soleil de Los Angeles et qui sort dans un contexte plus que particulier, nous avons contacté l’artiste afin d’en savoir plus sur sa genèse, sa création et les différentes collaborations qui l’émaillent. Rencontre avec celle que l’on nomme la Dark Queen, une artiste à fleur de peau.

« Twisted » arrive trois ans presque jour pour jour après « Explicit ». Question en deux temps. Que retenez-vous de l’exploitation d’ « Explicit » et de la tournée qui a suivi ? Et quand vous êtes-vous remise à travailler sur ce nouvel album, et quelles étaient vos envies à cette époque ?

« Explicit », c’était assez intense… J’ai enchaîné l’album, la promo et la tournée. C’était assez dur par moments, mais ça a été un bel exercice encore une fois. C’était un peu compliqué dans ma vie privée et professionnelle à cette époque et j’ai donc beaucoup appris à prendre sur moi et à gérer. C’était complexe, mais finalement, c’était une bonne chose, ça m’a fait évoluer dans mon métier encore une fois. En ce qui concerne « Twisted », je me suis très rapidement mise à travailler dessus. Déjà début  2018, avant même de partir en tournée avec « Explicit », j’étais en train de travailler sur ce nouveau disque. J’avais l’esprit un peu confus, parfois… Mais voilà, c’est comme ça ! (sourire)

Marina Kaye © Yann Orhan
Marina Kaye © Yann Orhan

Vous quittez Capitol et rejoignez [PiAS] pour la sortie de « Twisted ». Qu’est-ce qui a motivé ce choix et est-ce que ça change concrètement quelque chose pour vous ?

Marina Kaye, Twisted
Marina Kaye, Twisted

La raison pour laquelle j’ai quitté Capitol, c’est que toute l’équipe avec laquelle j’avais travaillé sur mon premier album a changé lorsque j’ai sorti le deuxième. Le label est devenu principalement un label de rap, je n’avais plus ma place là-bas. J’ai donc sorti mon deuxième album, et puis je suis partie. J’ai alors décidé de ne pas me prendre la tête et faire mon troisième album seule. Je l’ai donc écrit et composé sans label à mes côtés. Et quand tout a été fini, j’ai entamé des démarches pour rencontrer de nouvelles personnes. J’ai signé chez [PiAS] parce que je me suis très bien entendue avec le patron, que j’avais rencontré par le biais de mon avocat. Concrètement, qu’est-ce que ça change ? J’ai envie de vous répondre pas grand-chose finalement. Disons que ça me ramène à une époque où j’avais une équipe dédiée à ma musique, et ça, c’est vraiment cool. Je m’entends très bien avec chaque personne avec qui je travaille. C’est vachement important de travailler avec des gens qui comprennent ce qu’on fait et où on a envie d’aller, des gens qui croient en votre projet et le portent, en fait.

Un mot sur l’équipe qui vous a accompagnée dans la création. Je pense notamment à David Stewart, Jessica Agombar… Comment sont-ils arrivés sur le projet et qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec eux ?

J’étais à Los Angeles à l’époque en train de commencer à écrire « Twisted » et je rencontrais beaucoup de gens. Il faut savoir qu’à LA, presque tout le monde est dans la musique, que ce soit pour une raison ou pour une autre, donc du coup, on discute tout le temps avec des gens qui font partie du business. J’ai rencontré leur éditeur, Dany. Il a entendu et aimé ce que je faisais. Il m’a dit qu’il fallait absolument que je travaille avec David. Je ne l’ai pas pris au pied de la lettre, pensant que c’était peut-être des paroles en l’air. Mais au final, il a contacté David et a organisé un rendez-vous pour qu’on se rencontre. Je suis allée chez lui, nous étions en mai 2018 et une semaine plus tard, nous commencions à écrire avec lui et Jessica. La première session a été un succès, donc on a décidé de faire le reste de l’album ensemble. C’était assez incroyable.

Dans leur ensemble, de quoi parlent ces nouvelles chansons ? Y a-t-il selon vous un fil rouge qui traverse « Twisted » ?

Le fil conducteur, c’est tout simplement moi, comment je vois et perçois les choses. Ces nouvelles chansons, elles me définissent, c’est ma façon de penser. On y retrouve tous les sentiments que j’ai pu éprouver en écrivant cet album, que ce soit l’amour, la peur, la rancœur, la vengeance… J’ai éprouvé toute une palette de sentiments très forts quand j’écrivais cet album et je me suis servie d’eux. Chaque chanson dépeint un sentiment, en fait.

Tout crée une émotion un peu exacerbée chez moi

Marina Kaye

Ce nouveau disque parle beaucoup plus de vous que les précédents, qui restaient plus généraux. Est-ce que ça a été un exercice compliqué de vous dévoiler davantage au travers de vos chansons ?

Très franchement, non. Vous savez, quand je suis en studio et que je suis en confiance avec les gens avec qui je travaille, je suis très transparente. C’est très fluide, très évident. Je n’ai pas ce genre de pudeur, en fait. C’est beaucoup plus compliqué après, en interview, par contre. Parler de ce que j’ai écrit, c’est difficile. Quand je suis en promo, je me dis que je suis peut-être allée un peu trop loin parfois… (sourire)

De toutes les chansons qui composent « Twisted », y en a-t-il une pour laquelle vous avez une petite tendresse particulière ? Quand je parle de tendresse, je ne pense pas forcément à ce que la chanson raconte, mais plutôt à une petite anecdote qui se serait passée autour d’elle. En studio, en session d’écriture…

Je pense que c’est « 7 Billions ». Quand j’ai terminé cette chanson, je n’en pouvais plus. Depuis quinze jours, nous étions enfermés pour écrire et mon cerveau ressemblait à de la compote. Je n’en pouvais plus. Je n’avais plus aucun recul ni aucun discernement sur ce que j’écrivais. J’ai « pondu » cette chanson, qui en terme paroles et mélodiquement parlant est probablement l’une des plus abouties que j’ai pu écrire. Et pourtant, je ne la voulais pas. Je me disais qu’elle n’était pas pour moi. J’avais l’impression de régresser avec cette chanson. Je ne réalisais pas combien elle était belle, tant j’étais fatiguée d’écrire et composer. J’ai dormi dessus et le lendemain je me suis dit « Marina, c’est une des plus belles chansons que tu as écrites de ta vie. » C’est pour cette raison que cette chanson est très particulière pour moi. J’aurais pu la laisser filer juste parce que je n’en pouvais plus et que je n’avais plus aucun recul sur mon travail. Alors qu’au final, c’est probablement la chanson que j’ai eu le plus hâte de sortir au jour d’aujourd’hui.

Marina Kaye © Yann Orhan
Marina Kaye © Yann Orhan

« Questions » est une chanson très introspective. Elle est très touchante. Dans quelles circonstances l’avez-vus écrite ?

J’ai toujours aimé clore un album avec un piano/voix. C’est la formule qui dégage selon moi le plus d’émotions. Il se trouvait que « Questions » s’y prêtait particulièrement bien. Je l’ai écrite à LA lors d’une des premières sessions d’écriture. On avait fait beaucoup de sessions qui n’avaient pas abouti à grand-chose et je n’étais donc pas au top de ma forme. J’avais un peu l’impression de stagner, je n’arriverais pas à avancer. Dans ces moments-là, en tant qu’artiste, on a tendance à dramatiser les choses… Enfin… j’avoue que je suis assez dramatique en règle générale. Donc, dans ce genre de situation, je ne me sens pas mal, mais excessivement mal (sourire). J’étais perdue dans mon désespoir, je pensais ne jamais pouvoir aller au bout de cet album, je me posais plein de questions « Que vais-je faire ? À quoi je sers ? Où vais-je aller ? »… Et je me suis mise à repenser à toutes ces dernières années que j’avais laissées filer et à toutes ces déceptions et toutes ces choses qui m’avaient fait du mal, à tous ces gens que je pensais connaître et que je ne connaissais pas. Enfin, toutes ces choses-là. Vous savez, en règle générale, quand j’ai un problème, tout me tombe dessus en même temps ! Donc, voilà l’état d’esprit dans lequel j’étais quand j’ai écrit « Questions ». J’étais au fond du trou. Et je pense que ça s’entend. Mais au bout du compte, c’est beau. J’adore ce genre de moments parce que ce sont de vrais moments d’émotion. Et j’aime beaucoup cette situation de vulnérabilité dans laquelle je me retrouve et qui me permet d’écrire des chansons.

En studio, je suis très transparente. C’est très fluide, très évident. C’est beaucoup différent en interview, par contre. Parler de ce que j’ai écrit, c’est compliqué.

Marina Kaye

Depuis vos débuts, votre univers est extrêmement travaillé et référencé, tant au niveau de l’esthétique sonore et visuelle qu’au niveau des textes. On imagine que vos sources d’inspiration sont multiples. Le cinéma, la littérature, les séries, l’art pictural, la photographie, les Arts contemporains et primitifs… Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Franchement, je ne saurais pas répondre précisément à votre question. Je suis accroc aux films d’horreur et l’esthétique horrifique. Je suis par ailleurs une immense fan de musique classique et de musiques de films aussi. Tout crée une émotion un peu exacerbée chez moi. Et je pense que j’absorbe un peu tout ce que j’entends, tout ce que je vois et tout ce que je regarde. Et quand je me mets à écrire, tout ressort.

Vos chansons suggèrent des images et des couleurs pour l’auditeur. Quand vous travaillez sur un titre, pensez-vous rapidement à une scénographie particulière, des images, un futur clip ?

En général, oui. Et surtout sur ce troisième album, d’ailleurs. C’est quelque chose qui a vachement évolué avec le temps. Avant, c’était peut-être un peu moins le cas. Ici, sur « Twisted », chaque chanson mériterait d’avoir un clip. Pour être honnête, si chaque chanson pouvait être clippée, j’en serais la plus heureuse. J’associe également chaque chanson à une couleur. J’en ai parlé sur les réseaux, d’ailleurs. Donc, oui, l’écriture d’une chanson est un exercice très visuel en ce qui me concerne. Beaucoup d’images se bousculent dans ma tête. Je vois et j’imagine beaucoup de choses quand j’écris une chanson…

Marina Kaye © Yann Orhan
Marina Kaye © Yann Orhan

En parlant de visuel, un petit mot sur la pochette du disque. Qui a créé ce magnifique bijou/masque que vous portez ?

C’est la créatrice de Fraise au Loup (https://www.fraiseauloup.com) qui nous a amené ce magnifique masque et cette couronne. La couronne que je porte dans le clip de « The whole 9 » est d’elle également. Tout est venu assez naturellement autour de « Twisted ». Tous les gens que j’ai réunis et qui ont collaboré avec moi en ont compris le thème. Tout le monde était sur la même longueur d’ondes. Tout le monde a ramené sa patte. Elle, nous a amené ce bijou. On ne pensait pas que ce serait pour la pochette de l’album. Mais la photo était tellement forte qu’il était évident que ce devait être le visuel de ce disque.

Vous avez donné un concert en streaming la semaine dernière. Comment s’est passé ce rendez-vous d’un nouveau genre, mi-clip mi-concert, mais sans public ?

J’ai la chance de m’adapter assez facilement. Je suis vachement caméléon dans mon job. C’était  inédit, c’est clair, de ne pas avoir de visages devant moi, ou très peu, pas d’applaudissements, aucune réaction. C’était étrange et en même temps, c’était assez amusant et agréable aussi. Je suis en tout cas très honorée d’avoir été la première à expérimenter ces concerts d’un nouveau genre, en immersion. J’espère le refaire. Alors, bien entendu, ça ne vaut pas un véritable concert, nous sommes d’accord. Mais dans les conditions actuelles, c’est plutôt sympathique.

Marina Kaye © Yann Orhan
Marina Kaye © Yann Orhan

Une date est programmée à l’Alhambra le 8 décembre. Comment vivez-vous l’incertitude de savoir si cette date pourra être honorée ou pas ? [notre interview a été réalisé le 30 octobre, NDLR]

Sincèrement, à un moment, ça devient fatigant de ne pas savoir où on va et ne pas pouvoir prendre de décision quant à l’avenir, même sur du court-terme… En ce moment, je suis très triste et ça me rend malade. Mais je sais très bien que je ne suis pas la plus mal lotie non plus. Alors, je prends sur moi et j’essaie d’avancer quand même, malgré l’incertitude. Pour l’instant, la date est maintenue. En espérant qu’elle puisse avoir lieu. Et si nous ne pouvons pas jouer le 8 décembre, nous la reporterons. On n’est pas sur la première pandémie mondiale, mais en tout cas, celle-ci va marquer clairement au fer rouge ma génération. C’est surtout ça qui m’inquiète aujourd’hui, les traces que ça va laisser en nous…

Je prends sur moi et j’essaie d’avancer quand même, malgré l’incertitude.

Marina Kaye

Ce manque de liberté que nous avons vécu lors du premier confinement et que nous revivons aujourd’hui, comment l’avez-vous vécu artistiquement parlant ?

Ça ne m’a ni anéantie ni donné envie d’écrire, à vrai dire. Pendant le premier confinement, j’ai beaucoup écrit, mais pas de la musique. J’ai écrit pour moi. Pendant trois mois, j’ai aussi appris des recettes, j’ai fait du sport… je ne voulais pas me laisser aller, j’ai voulu me faire du bien. Ça avait plutôt pas mal marché. J’étais plutôt bien pendant le premier confinement. Ce deuxième confinement me tombe un peu plus sur le moral, c’est l’hiver, la période est différente. La seule chose que je puisse dire, c’est que nous sommes tous dans le même bateau et que même si les temps sont déprimants, il faut garder espoir.

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui à quelques jours de la sortie de votre troisième album ?

Il y a beaucoup d’incertitude. C’est difficile. Je ne sais quoi penser. Ce ne sont en tout cas pas les meilleures conditions pour la sortie d’un disque que je chéris beaucoup. Globalement, je suis assez triste qu’il n’ait pas toutes ses chances, mais je relativise…

Propos recueillis par Luc Dehon le 30 octobre 2020.
Photos : Yann Orhan

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Author: Luc Dehon