Rencontre avec Dalhia

Dalhia © Pierre Vievard

Le tandem Dalhia vient de publier son premier EP « Hide my face », un recueil de six titres bruts et frontaux à l’esthétique dark, rock & électro et au propos féministe dans lequel il est question de violences conjugales, d’angoisses existentielles et de sublimation par l’Art. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Rachel et Simon pour en savoir un peu plus…

Dalhia, Hide my face
Dalhia, EP Hide my face

Avant de parler de ce premier EP qui vient de sortir, faisons connaissance ! Dites-moi un peu l’un et l’autre d’où vous venez. Vos parents étaient-ils musiciens ? Qu’avez-vous écouté comme musique ?

Rachel : Pour le coup, non, je ne viens pas d’une famille de musiciens, mais mes parents écoutaient énormément de musique par contre. J’ai grandi dans un environnement de musique. Mon père m’a emmenée très jeune à des concerts. C’est lui qui m’a donné envie de faire de la musique professionnellement. Le père de ma meilleure amie était musicien… ça a dû jouer aussi.

Simon : Moi, c’est l’inverse : toute ma famille fait de la musique. Tout le monde joue d’un instrument. J’ai donc baigné dans cette ambiance depuis le début. J’ai suivi un parcours de musique-études au collège, puis le Conservatoire. J’ai écouté plein de choses différentes. Je n’ai d’ailleurs pas eu de prédilection particulière pour la musique électronique, j’ai vraiment touché un peu à tout.

Nous revendiquons une certaine ouverture d’esprit qui fait tant défaut aujourd’hui. Nos textes sont écrits dans l’idéologie féministe et nous nous affranchissons des questions de genre édictées par la société.

Rachel Geffroy, Dalhia

Quels sont vos parcours avant de monter Dalhia ?

Rachel : J’ai été dans un groupe de rock au Havre, The Perkins. J’ai joué dedans pendant dix ans. J’ai ensuite crée Dalhia. Au départ, j’étais seule. Ce n’est qu’après que j’ai rencontré Simon. Nous venons l’un et l’autre du rock à la base.

Simon : J’étais dans Bad Pelican, un groupe de Punk / Garage. Je joue d’ailleurs toujours avec eux actuellement.

C’est donc toi Rachel qui as fondé Dalhia.

Rachel : Oui. J’étais chanteuse/guitariste et j’avais un peu fait le tour de la question. J’ai découvert les logiciels de MAO, Garage Band par exemple, toute seule chez moi et j’ai commencé à les expérimenter. Je me suis rendue compte que toute seule dans son coin, on pouvait créer des chansons de A à Z. Ça m’a ouvert de nouveaux horizons. Après, je me suis véritablement formée à ces logiciels de MAO et j’ai foncé dans cet univers de l’électro, tout en gardant une empreinte et une énergie rock. J’ai donc composé des morceaux seule, au départ. Rapidement, j’ai eu envie d’être accompagnée d’un batteur et d’un autre musicien qui pourraient nourrir le projet. Tout seul, on est vite limité dans sa perception de la musique. La musique, c’est du partage et c’est toujours important de rencontrer d’autres personnes, de confronter les points de vue et les idées. Et c’est ce qui s’est passé.

Dalhia © Pierre Vievard
Dalhia © Pierre Vievard

D’où vient le nom de Dalhia, avec cette inversion du « L » et du « H » ?

Rachel : Le nom du groupe vient bien évidemment de la fleur, au départ. J’avais travaillé avec un ingénieur qui avait fait cette faute d’orthographe, en inversant le « L » et le « H ». Et visuellement, j’avais trouvé ça beaucoup plus intéressant.

On pourrait aller chercher aussi une symbolique de l’inversion du « L » pour « Elle » et du « H » pour l’ « Homme »… ça colle bien avec le propos de vos chansons.

Rachel : c’est vrai, et c’est le cas. Nos textes sont écrits dans l’idéologie et la façon de penser féministe. Simon est tout à fait dans cette optique lui aussi. Nous revendiquons aussi une certaine ouverture d’esprit qui fait tant défaut dans notre société actuelle. Nous nous affranchissons des questions de genre édictées par la société. Nous revendiquons la liberté de nous habiller comme nous le souhaitons. Si Simon veut porter des vêtements qu’on apparente habituellement aux femmes, il le fait. Nous ne souhaitons pas répondre aux critères qui sont attendus en tant que sexualisation dans notre société.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Simon : Nous ne nous connaissions pas. On s’est rencontré à Paris par l’intermédiaire d’amis communs. Quand Rachel m’a fait écouter son projet, j’ai tout de suite accroché et ai eu envie de bosser avec elle.

Que retrouve-t-on sur cet EP ? Des titres écrits avant et après l’arrivée de Simon ou uniquement après ?

Simon : Il y a des deux. On retrouve des titres que Rachel avait enregistrés et mixés seule et des titres que nous avons écrits et travaillés ensemble.

Comment bossez-vous tous les deux ? Qui amène quoi ?

Rachel : J’écris les paroles. Par contre, je commence toujours par la musique. Ce sont les sensations de la musique qui vont me porter vers un texte. Quand j’ai une base, je l’envoie à Simon et lui me renvoie des idées de nouvelles sonorités, des synthés, des nouvelles boîtes à rythme… On travaille pas mal chacun de son côté, histoire de ne pas avoir constamment l’influence de l’autre, mais plutôt amener l’autre dans une direction particulière, quitte à ensuite modifier ce qui a été fait. On fait du mix chacun de son côté, donc nous avons besoin l’un et l’autre de pouvoir nous exprimer.

Avant d’aller plus en détail, de quoi parlent les chansons dans leur ensemble ?

Rachel : Globalement, les chansons qui composent cet EP parlent de féminisme et d’angoisses existentielles, et aussi de créativité.

Un mot sur « Hide my face », le premier single. Elle est lourde de sens cette chanson, elle évoque les violences conjugales.

Rachel : Effectivement, les paroles évoquent l’emprise pathologique dans un couple et les effets directs sur le corps et le psychisme que peut engendrer ce type de relation. C’est assez brut et descriptif dans les paroles. Pourquoi à un certain moment dans une relation, peut-on être amené à vouloir se cacher ?

Racontez-moi un peu comment avez-vous construit le clip autour de ce thème des violences conjugales ?

Rachel : on a pensé le clip dans la lignée de la chanson : à la fois brutal et froid. Ce clip s’inscrit dans le sillon du #metoo, mais nous ne voulions pas rentrer dans une dénonciation édulcorée. C’est pour cette raison que les images sont saccadées et sans artifices. Le clip se devait d’être le reflet du titre.

Simon : Effectivement. On voulait des images brutes et sans filtre pour dénoncer la violence qu’il peut y avoir dans une relation. Aujourd’hui, on parle beaucoup de violences conjugales, et même de violence tout court, et ça devient parfois banal aux yeux des gens. Nous voulions vraiment montrer de façon assez crue et frontale la violence. Pour provoquer une réaction.

On a beaucoup parlé des violences conjugales pendant le confinement. Quand a-t-elle été écrite cette chanson ?

Rachel : Elle a été écrite quelques mois avant. Tu sais, en tant que femme, et je pense que Simon est sur la même longueur d’ondes que moi, je suis très concernée par tout ce qui touche aux violences et aux injustices. Et c’est pour cette raison, puisque nous sommes un duo masculin-féminin, que nous voulions montrer qu’il n’y a pas que les femmes qui portent ce genre de discours. Je pense que c’est important aussi de laisser la parole aux hommes, parce qu’eux aussi le portent.

Avez-vous pensé écrire cette chanson en français, pour avoir une portée peut-être encore plus directe et parler plus à tout le monde ?

Rachel : J’y pense. J’ai un lien aux langues très spécifiques. L’anglais est une langue brute à mes yeux et je ne pense pas que j’aurais pu écrire le même texte en français. Du moins pas aujourd’hui. Le français, c’est quelque chose qui reste dans un coin de ma tête et vers lequel j’aimerais aller. Travailler la langue française demande une autre approche. Et il me faut encore un peu de temps…

 « Sublimation », qui vient d’être clippé, parle de créativité.

Rachel : Oui. C’est une chanson assez positive. Je voulais évoquer le fait que la créativité donnait un sens à la vie. Et c’est d’autant plus vrai dans la situation que nous vivons aujourd’hui, enfermés chez nous, ou presque. La création permet de passer outre des moments difficiles, que ce soient des moments de doutes, de deuil, d’empêchement ou de difficultés quelconques. C’est une chose qui m’est apparue très tôt dans ma vie d’artiste. L’Art en règle général, qu’il soit musical ou autre, donne un sens à la vie. Créer, c’est être dans un ailleurs, ce n’est pas consommer ni acheter. Penser et créer permet de donner un espoir fondamental à une société comme la nôtre.

Un mot sur le clip de « Sublimation ».

Simon : Ce sont deux amis à nous qui l’ont réalisé. C’est un clip avec une colorimétrie assez forte, dans l’esprit des films de Dario Argento.

Rachel : Ce personnage est dans un état de désordre psychologique et en recherche de création artistique. C’est une personne qui est dans une période de doute intense. On voit dans ce clip d’autres sentiments bruts, du côté de la créativité cette fois, et de la sublimation. Le mot « Sublimation » vient de la psychanalyse et qui évoque comment les pulsions sont élevées vers la création. C’est un espoir aussi, le fait de pouvoir trouver son désir par la création. C’est une aide énorme d’avoir la possibilité de créer, ça permet d’aller mieux.

Créer, c’est être dans un ailleurs, ce n’est ni consommer ni acheter. Penser et créer permet de donner un espoir fondamental à une société comme la nôtre.

Rachel Geffroy, Dalhia

Sans rentrer dans un propos politique, et puisque nous parlons d’Art, comment vivez-vous le fait qu’aujourd’hui le milieu artistique soit laissé pour compte dans cette gestion de crise ?

Simon : C’est compliqué parce que l’Art est de moins en moins reconnu par les gens en règle générale, et hors gestion de crise, d’ailleurs. Et en ce moment, c’est encore plus compliqué. Quand on voit les salles de concerts, les musées, les cinémas qui ferment… c’est épouvantable. Évidemment, on pense à tous les gens qui sont privés de travail, mais ce qui est difficile à vivre, c’est que le sujet est mis de côté, on n’en parle pas…

Rachel : Il faut résister. En tant qu’artistes, nous vivons mal cette demande de se plier à des normes. Après, chacun fait avec son propre désir, mais nous, nous sommes dans une démarche artistique fondamentale, et le fait de résister est important. Il ne faut pas tout le temps édulcorer le propos. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Parfois, ça fait du bien de dire des choses. Si l’Art s’en va, c’est notre liberté qui fout l’camp. L’Art permet de réfléchir et penser.

J’aime beaucoup « La marche de la mort »…

Rachel : C’est une chanson assez récente, nous l’avons écrite juste après notre rencontre avec Simon. C’est une chanson un peu combattante, va-t-on dire. Un combat face à l’emprise morale. Elle parle de perversion et de manipulation mentale. Cette voix de robot m’a véritablement parlé. C’est une autre voix pour dire des choses. Elle invite au combat. Aujourd’hui, et j’en reviens à ce que nous disions tout à l’heure, parler de perversion, c’est devenu banal. Le fait de le faire avec une voix de robot peut changer la perception.

« Your bitch is my target » évoque la jalousie féminine.

Rachel : Celle-là, je l’ai écrite seule, avant de rencontrer Simon. Je parle de cette jalousie et cette rivalité qui s’instaurent entre les femmes… du fait du désir de l’homme. Beaucoup de femmes, et moi y compris, ont déjà été dans cette posture de rivalité par rapport à d’autres femmes. Le titre peut paraître agressif. Mais l’envie et la jalousie sont agressives… (sourire)

« Was it worth it » évoque la famille.

Rachel : J’avais commencé à écrire ce texte seule, et nous l’avons beaucoup retravaillée avec Simon. Elle nous a posé pas mal de soucis au niveau du mix et du mastering. Plus que les autres en tout cas ! Ça, c’est pour le côté technique. Côté texte, elle parle de la relation qui s’instaure avec notre mère. Elle raconte les projections que les enfants peuvent parfois subir. Elle évoque l’héritage familial, en fait, mais pas au sens financier du terme. Ce sont des désirs que la mère place sur son enfant et qui peuvent l’enfermer et l’empêcher d’aller de l’avant.

Le EP se termine avec « In love with the snow »…

Rachel : C’est une chanson qui traite des addictions, et notamment à la cocaïne. Simon et moi ne nous droguons pas du tout… ça ne nous attire pas ! (rires) C’est quelque chose que je déplore un peu, dans notre milieu, il y a beaucoup de drogue qui tourne. Je peux comprendre que c’est une échappatoire possible, et surtout dans le contexte dépressif dans lequel nous évoluons ces derniers-temps. Mais je pense qu’il est préférable de trouver d’autres solutions. Utilisons l’Art, la littérature, la chanson, la photographie, la sculpture,… tout plutôt que la drogue, quoi ! (sourire)

Quelles ont été vos principales sources d’inspiration sur cet EP ?

Rachel : Il y a quelque chose d’un peu mystique dans Dalhia. Nico du Velvet Underground m’a énormément marquée personnellement. Le courant surréaliste aussi, où des images et des mots peuvent s’entrechoquer dans une création brute. Il y a une grande ouverture d’esprit dans le surréalisme. Nico, dans son projet solo, a une profondeur artistique phénoménale, et ceci est lié à des évènements de vie. Personnellement, elle est une source d’inspiration infinie.

Simon : Je pense que c’est plutôt l’esthétique cinématographique qui a été d’une grande influence pour moi. J’aime beaucoup associer images et musique. Je te parlais tout à l’heure de l’œuvre de Dario Argento. Je pense que sa « Trilogie des Enfers » est une source intarissable d’inspiration. Kubrick aussi, avec « Eyes wide shut ». J’aime aussi beaucoup le cinéma de Sofia Coppola, qui est très lent mais où l’émotion est présente à chaque seconde.

Un mot sur le visuel du EP, qui pour le coup est à la frontière du mystique, de l’horrifique, de l’inquiétant… De qui est cette photo ?

Simon : La photo est d’un ami à nous, Joey Rouet. Il photographie souvent des statues et quand nous sommes tombés sur cette photo, elle collait parfaitement avec « Hide my face », cette statue qui cachait son visage avec ce corbeau posé dessus… Le corbeau a une symbolique assez forte. La pierre aussi. En plus, notre univers étant assez souvent fait de noir et de blanc, sans couleurs, tout ceci a fait que nous n’avons pas hésité longtemps quant au visuel.

Rachel : Nous n’avions pas forcément envie de mettre nos visages. J’aimais ce corbeau, symbole de la mort, et cette statue qui symbolise aussi un certain immobilisme dans lequel on peut parfois se trouver, ça reflétait bien ce qu’on trouve dans cet EP, finalement.

La suite, c’est quoi ?

Simon : Dans le contexte actuel, c’est très difficile de se projeter. Toutes nos dates viennent d’être annulées. On va essayer de faire quelques dates en 2021. On aimerait beaucoup pouvoir défendre ces chansons sur scène. Après, dans l’absolu, on travaille sur un album, mais nous publieront peut-être un deuxième EP avant.

Rachel : Là, vu le contexte, nous sommes en pleine création. On met à profit le temps qu’on a en ce moment un peu malgré nous. On essaye d’autres choses, on tâte d’autres terrains, on a acheté pas mal de matériel. On réfléchit à comment faire évoluer artistiquement notre projet. On est vraiment dans une phase de création en ce moment, ce qui nous permet aussi de garder une dynamique de création, malgré le contexte difficile pour le concert et les tournées.

Si l’Art s’en va, c’est notre liberté qui fout l’camp. L’Art permet de réfléchir et penser.

Rachel Geffroy, Dalhia

Comment le vivez-vous, justement, le fait que cet Ep ne pourra pas vivre sur scène dans un premier temps ?

Rachel : C’est inédit. Mais c’est inédit pour tout le monde. Ça a été difficile de l’accepter, le fait que toutes les dates soient annulées. Mais nous sommes beaucoup d’artistes dans ce cas. On est en même temps très heureux de publier cet EP. C’est le résultat de plusieurs années de travail qui se concrétisent enfin. Donc, de ce point de vue, c’est génial. Et en même temps, ne pas pouvoir le défendre sur scène, c’est beaucoup de frustration. On se dit que ce n’est que partie remise, nous le défendrons sur scène quand nous le pourrons. Alors, en attendant, on favorise la création pour pouvoir avancer…

Simon : C’est un peu énervant de ne pas pouvoir aller sur scène… mais nous n’avons pas le choix. On a déjà repoussé plusieurs fois la date de sortie du EP, et à un moment il faut bien lâcher le bébé. Ce n’est pas le meilleur moment, c’est clair, mais nous avons besoin d’avancer et pouvoir passer à la suite aussi. On a envie d’aller vers de nouvelles choses…

Propos recueillis par Luc Dehon le 30 octobre 2020.
Photos : Pierre Vievard

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Author: Luc Dehon