Interview de Cancre – Rencontre avec Robin Millasseau

Cancre, Face au Vent

Cancre (ex-Wicked) vient de publier son premier EP emmené par le single « Face au vent », un projet qui est né de la découverte d’un recueil de poèmes écrits par l’arrière-grand-oncle des frangins Millasseau qui sont aux manettes de ce trio avec leur pote Clet Beyer. Nous avons contacté Robin Millasseau afin d’en savoir plus sur ce projet et leur collaboration avec Eric Digaire (de Matmatah)…

Vous tournez depuis un moment sous le nom de « Wicked » et êtes devenus « Cancre » récemment. Que retiens-tu de « Wicked » et penses-tu que vous aviez fait le tour de la question ?

Ce que j’en retiens déjà… c’est que nous nous sommes vraiment éclatés avec ce projet. On a tourné pendant quatre ans dans un réseau underground, mais bien comme il faut. On a bien appris le métier avec « Wicked », on a fait vraiment beaucoup de scène. Après, en avoir fait le tour, je ne sais pas parce que c’est une musique qu’on aime encore jouer et qu’on aimera toujours jouer. J’ai plutôt envie de te répondre que nous n’avions pas envie de lâcher « Wicked », mais que « Cancre » s’est imposé à nous. Nous avons découvert ce recueil de poèmes de notre arrière-grand-oncle, et là, le français (et le changement de nom) nous a paru naturel et logique.

L’envie de chanter en français fait-elle suite à la découverte de ces poèmes ou existait-elle déjà auparavant ?

Elle était déjà là. Ça faisait en tout cas un petit moment que j’y pensais. Pendant la réalisation de l’album des Craftmen Club, qui était en français et sur lequel j’étais guitariste, l’idée a commencé à germer. Donc oui, ça fait bien trois ou quatre ans que c’était dans l’air ! (sourire)

Cancre © Rod Maurice
Cancre © Rod Maurice

Raconte-moi un peu la découverte de ces poèmes de Marcel Millasseau, votre arrière-grand-oncle. C’est assez romanesque cette histoire…

Pourtant, elle est véridique ! (sourire) J’étais chez mon père un après-midi et je suis allé jeter un œil dans le grenier, comme ça m’arrive de temps en temps… J’ai commencé à déballer quelques cartons et là, je suis tombé sur un carton avec une quinzaine d’exemplaires du même livre, « Le temps et l’ombre », poèmes de Marcel Millasseau. Sachant que cet auteur portait le même nom que moi… ça a titillé ma curiosité ! J’ai commencé à feuilleter le bouquin et je suis tombé sur des poèmes magnifiques vraiment d’actualité. Je me suis rapidement renseigné sur ce personnage de la famille que je ne connaissais pas. J’ai fait tout un cheminement, savoir qui il était, quand il a écrit ces poèmes, dans quelles circonstances, qui m’a mené à vouloir les mettre en musique.

Certains membres de ta famille l’ont connu ?

Mon père l’a un peu connu, mes grands-parents, eux, l’ont très bien connu. C’était un peu un ponte dans son boulot, il a fini patron de l’aviation civile dans les Landes. Il était écrivain, a été journaliste… j’ai remonté le fil de son histoire avec plaisir.

L’idée de mettre ses poèmes en musique est arrivée rapidement ?

Oui. Tout de suite, quand je suis tombé sur ce recueil, je me suis dit que c’était ces textes-là qu’il fallait mettre en musique. Cette envie de chanter en français mûrissait depuis un moment, comme je te l’ai expliqué, mais là, elle prenait forme. Chanter en français, c’est une façon de se mettre à poil quand tu écris tes textes. Et je n’avais pas envie de chanter mes mots à moi dans un premier temps. Ça me rassurait de mettre en musique les mots de quelqu’un d’autre, et qui plus est de ma famille. Et puis, il y avait toute une histoire aussi avec la découverte de ce trésor de famille un peu oublié…

Les poèmes sont-ils restés tels quels ou ont-ils été quelque peu retravaillés ?

Là, il y a un peu de tout… Certains textes sont restés les siens de A à Z, comme « Saisir » qui figure sur le EP. Après, souvent, les poèmes que nous avons utilisés ont été retravaillés par mes soins et ceux de mes compères. Ça a été un long travail pour essayer de gommer des formules qui auraient pu paraître un peu passées et qui ne cadraient pas forcément avec notre musique. Oui, là, il y a eu tout un travail de réécriture, tout en gardant l’essence de ses textes et en ne les trahissant pas. Sur certains morceaux, on a juste gardé ses textes en couplet et j’ai posé un refrain que j’avais écrit par exemple… Il y a un peu de tous les cas de figure. Ça a été un long travail de découpage et d’assemblage ! (sourire)

Cancre © Rod Maurice
Cancre © Rod Maurice

De nouveaux textes ont été écrits. Ça n’a pas été trop difficile de trouver une cohérence ?

Les textes de Marcel Millasseau que nous avons choisis restaient des textes assez imagés et poétiques. C’étaient des textes qui donnaient plusieurs pistes de lecture et de compréhension. Après, nous avons également bossé avec David Sander, avec qui on a écrit le morceau « Vols de Nuit », notamment. Lui aussi a une écriture très poétique et elle cadrait parfaitement avec celle de notre arrière-grand-oncle.

Émotionnellement, quand tu t’es mis à chanter ces textes-là, ça a dû être assez fort. Ça touche à ta propre histoire et à la grande histoire…

Oui, et puis, il y avait aussi la fierté de faire revivre et mettre en lumière une œuvre qui était enterrée depuis des lustres. C’était assez fort. Surtout que sur certains concerts, il y a eu des personnes de ma famille qui l’ont connu qui étaient dans la salle… C’était la première fois qu’ils découvraient ces écrits, donc, il y avait aussi une certaine fierté et une petite pression. J’avais tout de même la responsabilité de faire revivre ces textes correctement.

Pourquoi s’être baptisé « Cancre » ? Des réminiscences scolaires ?

Va savoir ! (rires) Quand on a véritablement songé à chanter en français, on a imaginé plein de noms possibles. Je voulais une esthétique un peu vieillotte, mais que tout le monde pourrait comprendre instantanément. « Cancre » m’est tombé dessus. Alors, oui, peut-être que ça ressemble à ma scolarité ? (rires) Mais ce mot en tout cas me parlait bien. Entre nous, je pense que dans le fond j’ai toujours été un cancre, donc voilà… (éclats de rires)

Un mot sur le line-up du groupe. Qui amène quoi ?

J’enregistre en général chez moi des petites maquettes assez brutes sur lesquelles j’enregistre un couplet et/ou un refrain que je pense intéressant. Soit en yaourt, soit avec des mélodies de voix ou même parfois des bouts de textes. Ensuite, on travaille avec Eric Digaire de Matmatah. C’est avec lui et le groupe qu’on met véritablement le morceau en place.

Cancre © Rod Maurice
Cancre © Rod Maurice

Comment Eric Digaire est-il arrivé sur le projet ? Il vous suivait déjà sur « Wicked » ?

On l’a connu sous le nom de « Wicked » parce qu’il nous avait programmé dans une salle. On était donc plus ou moins en lien avec lui. Mais c’est vraiment au moment de la sortie de « Vols de Nuit » qu’il s’est positionné avec nous. C’est à ce moment-là qu’il nous a dit que ça l’intéresserait de bosser avec nous… et c’était bien entendu réciproque. Eric Digaire comme réal, ça l’fait, quoi ! En tout cas, ce fut une rencontre fructueuse et chanceuse pour nous.

Qu’a-t-il apporté à vos compos ?

Déjà, il a pas mal de connaissances que nous n’avons pas sur les logiciels de son. Et puis, il a aussi une vraie patte et une façon de sentir d’imperceptible. Il sent des choses à côté des quelles nous serions peut-être passés. Il est très pointu dans ses écoutes et chaque fois qu’il nous dit qu’il y a peut-être une idée à creuser à tel ou tel endroit, il se trompe rarement. Et puis, il a un talent indéniable pour les arrangements. J’ai envie de te dire qu’il est presque le troisième membre du groupe.

Comment avez-vous choisis les quatre titres qui figurent sur cet EP ?

On doit avoir une vingtaine de morceaux prêts pour notre album. Du coup, on s’est dit que nous allions publier deux Eps de quatre titres, chacun comprenant deux titres qui figureraient sur l’album et deux qui n’y figureraient pas. On a des morceaux qui ont été composés un peu avant la rencontre avec Eric, comme « Rodez », par exemple qui figure sur ce premier EP. Ce sont des morceaux que nous avions envie de sortir, parce qu’on aime bien l’énergie qu’il y a dedans, mais qui ne trouvaient pas forcément leur place à côté de ceux sur lesquels on a travaillé avec Éric. « Vols de nuit », c’est la même histoire, on l’avait composé un peu en amont.

Cancre © Rod Maurice
Cancre © Rod Maurice

Un mot sur « Face au vent », le titre phare du EP. Il est catchy et super efficace. Pour un premier single, c’est plutôt un bon choix. Mais surtout, je trouve que son propos colle parfaitement avec l’histoire que nous sommes en train de vivre depuis quelques mois. A-t-il été écrit avant la pandémie ? Quand avez-vous décidé de mettre celui-ci en avant ?

On l’a composé bien avant le confinement… Mais on a continué à bosser dessus pendant. Il doit bien y avoir vingt versions de ce titre. Au moment du choix des morceaux du EP, on a trouvé effectivement que le refrain était plutôt, comme tu le dis, catchy et que ça ferait un potentiel bon single. Et effectivement, avec tous les évènements actuels, il trouvait bien son moment.

La pandémie, puisque nous en parlons, a-t-elle impacté votre projet ? Et si oui, comment ?

Pas tant que ça, en tout cas pas au niveau sortie et ce genre de choses. Pour la scène, ça, c’est autre chose…

Un concert est prévu aux Trois Baudets le 17 décembre prochain.

Aux dernières nouvelles, il est maintenu. Après, on verra quelques jours avant. C’est le gros problème, c’est que nous n’avons aucune vue sur le futur et même sur le très court-terme…

Comment le vivez-vous, justement, cette incertitude ?

On ne le vit pas forcément bien. On ne peut pas faire le boulot qu’on est censé faire. On est retardé dans tout, on se retrouve en « compétition » avec d’autres artistes ou groupe avec lesquels nous n’aurions pas dû l’être. C’est très difficile à vivre pour des jeunes groupes en développement comme le nôtre. Pour le moment, on a un peu de mal à savoir à quelle sauce on va être mangés… et si nous serons mangés ! On croise les doigts pour que les choses rentrent dans l’ordre au plus vite et qu’on puisse remplir le calendrier des concerts.

Vous avez déjà donné beaucoup de concerts avec Cancre ?

Avec Cancre, non. Aucun, à vrai dire. Quand nous jouions avec Wicked, nous avions déjà deux morceaux en français qui font aujourd’hui partie du répertoire de Cancre, dont « Vols de Nuit ». Mais des concerts de Cancre à proprement parler, nous n’en avons pas encore donné.

Cancre © Justine Samantha Espiard
Cancre © Justine Samantha Espiard

Ça vous démange alors ?

Ah oui ! Ça fait je ne sais combien de mois que nous ne pouvons pas monter sur scène, à peine faire des répètes. On bosse en studio depuis trop longtemps…

Un mot sur le clip de « Face au vent ». Avec qui avez-vous travaillé ? Comment ça s’est passé ? Et au-delà de ça, le clip c’est un passage obligé ou réelle envie ?

J’ai envie de te répondre que c’est de fait un passage obligé aujourd’hui. Mais qu’aussi, c’est un réel plaisir de travailler l’image. Là, nous avons bossé avec un pote à nous, Victor Thomas, réalisateur de Morlaix. Sa boîte s’appelle « Après la pluie ». On le connait depuis qu’on est gamin. On s’est vraiment bien marré sur ce tournage. On a tourné durant deux nuits. On a amené un ULM pour générer du vent en pleine nuit, c’était assez folklo et marrant à faire !

« Face au vent » est un titre assez direct dans son propos, les autres sont plus imagés.

C’est vrai, ils sont plus ouverts. C’est ce que j’aime dans la langue française, c’est pouvoir avoir plein d’explications différentes, ouvrir tout un tas de possibles.

La suite, ce sera donc un deuxième EP, puis un album.

C’est tout à fait ça. On a pas mal de morceaux, et on a souhaité faire un peu traîner les choses, pour laisser aux titres le temps de s’installer. En espérant aussi, qu’à la sortie de l’album les choses soient un peu rétablies.

Concrètement, il en est où l’album ?

Les morceaux sont composés. Il en reste quelques-uns à mixer et masteriser. Sur certains, il reste quelques petites pistes de guitare ou de voix à enregistrer, mais vraiment rien. Mais grosso modo, tout est là et tout est prêt.

Propos recueillis par Luc Dehon le 27 novembre 2020.
Photos : Rod Maurice, Justine Smantha
Espiard

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Author: Luc Dehon