Interview – Rencontre avec Abel Chéret

Abel Chéret © Marie-Pierre Durand

Abel Cheret publie ce vendredi une réédition augmentée de son EP « Amour Ultra Chelou », suivie de la version vinyle en janvier. Nous l’avons contacté pour en savoir un peu plus sur ces nouvelles chansons, comment il a vécu cette année un peu particulière et ses différents projets pour l’année prochaine. Rencontre chelou avec un artiste qui chante l’amour et le désespoir avec une légèreté sublime…

Tu étais en résidence la semaine dernière à la Bouche d’Air à Nantes. Raconte-moi un peu ce que tu as préparé…

Le but était de travailler le live pour les prochains concerts. Les enchainements entre les morceaux, les prises de parole, les déplacements. On a retravaillé aussi un peu la structure de certains morceaux pour les rendre plus vivants en live. Quand on part d’un morceau produit en studio, il faut toujours le réaménager pour le rendre plus intéressant en live, lui donner plus de nuances, plus de contrastes ou en tout cas des nuances et des contrastes différents. On a bossé aussi sur l’ordre des morceaux et un peu sur les lumières. Mais assez peu, finalement. Le but était vraiment de bosser sur le son du live. Les percus, les synthés…

Ce n’est pas trop difficile de bosser sur le live alors que les perspectives restent incertaines ?

La semaine dernière, j’étais vraiment dedans, complètement immergé dans la scène. J’étais heureux et, très sincèrement, je n’ai pas pensé un seul instant à cette incertitude. J’étais vraiment focus, comme on dit. Là, je suis rentré chez moi ce week-end… et je t’avoue que la frustration me gagne. Je suis frustré de ne pas pouvoir mettre en pratique tout ce que nous avons mis en place durant cette semaine. Si tout va bien, les concerts, en ce qui me concerne, ne reprendront qu’en janvier. Ça fait donc encore un mois et demi sans concert, un mois et demi pendant lequel il va falloir tenir et entretenir tout ce que nous avons mis en place. Donc, oui, là, je gamberge un peu plus… (sourire)

Abel Chéret, Amour Ultra Chelou, réédition
Abel Chéret, Amour Ultra Chelou, réédition

Vendredi tu vas publier une réédition augmentée d’« Amour Ultra Chelou ». Pourquoi avoir fait le choix d’une réédition presque un an et demi après la sortie originale et pas un nouvel EP ? Est-ce le contexte de cette année où tout a été bousculé qui en est à l’origine ou était-ce prévu ainsi ?

Comme tu viens de le dire, c’est le contexte particulier de cette année qui a fait que nous avons pris la décision de publier cette réédition. J’avais pensé publier de nouveaux morceaux sur un nouvel EP, mais je ne voulais pas me lancer dans la sortie d’un nouveau projet plus lourd sans savoir de quoi demain serait fait, et surtout sans pouvoir aller sur scène « normalement », ai-je envie de dire. L’idée a donc été de sortir des morceaux sans s’engager non plus sur une grosse actualité. La réédition était donc la solution. En plus, « Amour Ultra Chelou », je l’ai sorti à l’époque avec peu de moyens. J’étais tout seul à l’époque. Là, je commence à avoir un petit entourage professionnel, même si je reste en autoproduction, et donc ça me permet de mettre un peu plus en lumière les morceaux déjà sortis, ainsi que les nouveaux, puisque nous avons mis sur cette réédition trois inédits et un remix.

« J’ai le souhait de ne pas suivre une mode… »

Abel Chéret

Ces inédits, sont-ce des titres que tu as écrits après la sortie initiale d’ « Amour Ultra Chelou » ou après ?

Il y a « La nuit, je m’ennuie » qui, lui, est un titre assez ancien que je joue régulièrement en live. J’avais absolument envie de le sortir, et l’occasion de cette réédition était la bonne, puisque le titre aurait probablement été un peu trop ancien pour figurer sur un nouvel EP, et, surtout, que j’aurai envie de sortir des titres plus récents. Mais sur une réédition, c’était parfait. Ce titre parle aussi d’amour ultra chelou, donc, il trouvait sa place parmi les autres. Pour ce qui est de « J’avale » et « Fantôme Fluo », ce sont deux titres plus récents, que j’ai écrits peut-être un an après la sortie d’« Amour Ultra Chelou », mais qui étaient dans la même veine et que j’avais envie de sortir assez vite. Ce sont deux titres que j’ai également déjà joués en live, qui étaient importants pour moi, donc, c’était l’occasion de les publier.

Le clip de « J’avale » a été tourné juste après le confinement. On y voit des visages masqués, des salles vides… c’était un besoin de ta part d’intégrer des images rappelant ce que nous venions de vivre sur un support destiné à rester dans le temps ?

C’est très marrant que tu me dises ça parce que je n’ai pas vu ce clip comme ça… (sourire) Quand on a tourné ce clip, il ne faisait pas forcément référence au confinement et à la pandémie… le masque était porté par une personne qui travaille dans le milieu hospitalier. L’intégration du port du masque était plutôt destinée à mettre en avant sa profession, plutôt que l’obligation du port du masque généralisée. Il n’y avait pas forcément un lien avec le Coronavirus. Quant à la salle vide, c’était plus pour la dimension poétique que ce duo batteur/danseur pouvait dégager. Donc, non, ce n’était pas forcément pour évoquer la situation actuelle. Mais maintenant que tu me dis ça… c’est vrai que ça peut y faire penser… C’est amusant et intéressant de voir les différents ressentis et interprétations sur de mêmes images… (sourire)

Je me posais la question parce que justement, aujourd’hui, beaucoup d’artistes sont assez frileux et réticents quant à l’intégration des « nouveaux codes induits par la pandémie » dans leur œuvre. Je me suis dit que ce clip, tu l’avais peut-être conçu comme un « marqueur de temps ».

Ç’aurait pu. Mais non. C’est très compliqué justement de ne pas trop marquer dans le temps nos créations. C’est justement un souhait, en tout cas de ma part, d’essayer de ne pas suivre une mode ou un évènement très daté. On a peur de ça quand on est artiste. On a peur que ce qu’on écrit, ce qu’on chante, ce qu’on filme ne s’inscrive trop dans un contexte particulier, ou dans ce cas précis, dans l’actualité. On est un peu frileux là-dessus, et moi le premier. Donc, non, mon souhait dans le clip de « J’avale », n’était pas celui-là…

Abel Chéret © Aurélie Lamachère
Abel Chéret © Aurélie Lamachère

Tu avais déjà publié trois clips précédemment, tous assez référencés et travaillés. Quel rapport entretiens-tu avec l’image ? Je pense que c’est une facette de ton métier que tu aimes particulièrement.

Oh oui ! J’aime beaucoup travailler sur l’image. Je suis un grand amateur de films et de cinéma. Travailler l’image, c’est une autre façon de travailler sur ce qu’on écrit ou les musique qu’on produit, c’est aussi une manière de dévoiler des facettes d’une personnalité. Il y a toute une réflexion autour du « comment présenter notre travail au public ? », et c’est une réflexion que j’aime beaucoup. C’est extrêmement intéressant. Et en ce qui concerne le clip précisément, c’est un exercice très ludique aussi, qui demande beaucoup d’investissement, qu’il soit personnel, émotionnel ou même pécuniaire. C’est une expérience très forte et unique. Je conçois le clip comme un mini-film, et ça demande également de collaborer avec d’autres personnes, et notamment des métiers avec lesquels, nous, musiciens, n’avons pas forcément l’habitude de travailler. Et ça aussi, c’est ultra intéressant. Au-delà, ça permet de fédérer tout un tas de gens autour du projet, comme des figurants, des comédiens, parfois une Mairie… Le clip est déjà un super exercice, mais tout ce qu’il y a autour est une véritable expérience. C’est très enrichissant.

« Fantôme Fluo », le nouveau single, va-t-il bénéficier d’un clip lui aussi ?

On avait engagé un début de travail pour un clip, effectivement. Mais on a été contraints de l’arrêter en raison du scénario que nous avions établi… et un peu par faute de moyens. Comme je te le disais tout à l’heure, je suis toujours en autoproduction à l’heure actuelle et j’essaye de mettre les moyens financiers où ça me parait le plus judicieux. Il faut faire des choix. Et la priorité aujourd’hui, c’est le prochain EP qui sortira en 2021. Donc, finalement, il n’y aura pas de clip pour « Fantôme Fluo ».

« Fantôme Fluo » est un peu la quintessence de la chanson pop : d’une tristesse infinie et pourtant servie par une mélodie insouciante. Dans quelles circonstances l’as-tu écrite ?

C’est une chanson que j’ai écrite en deux temps. Pour la petite histoire, il y a quelques années, je travaillais en tant que saisonnier sur le port des Sables d’Olonne, qui est un haut lieu de fête en été. Je balayais le matin très tôt. Je trouvais là tout un tas de mégots, des verres cassés, de la drogue… tout ce qui pouvait traîner après une longue nuit de fête. J’avais eu l’idée d’écrire une chanson sur ce type qui ramassait au petit matin les restes de la fête de la veille, et qui se demandait ce qui avait bien pu s’y passer. Pourquoi lui n’avait-il pas été convié à cette fête ? Pourquoi était-ce lui qui devait ramasser les restes des autres ? Pourquoi les autres pouvaient-ils s’amuser ? C’était un peu ça l’idée de cette chanson. Puis le temps a passé et je l’ai laissée un peu de côté. Et il y a un an, je l’ai ressortie et j’ai écrit un nouveau texte, mais en restant sur cette idée de base. Voilà comment est née « Fantôme Fluo ». C’est un titre que j’aime beaucoup et que j’ai vraiment envie de défendre.

« Le fait de me poser moins de questions lors de l’écriture me permet d’être plus proche de moi-même, et donc plus sincère d’une certaine manière… »

Abel Chéret

« La nuit, je m’ennuie », est quant à lui un titre plus ancien de ton répertoire, que tu as déjà pas mal chanté sur scène. Faut-il y voir un clin d’œil à Bashung ?

Dans le titre, oui… c’est assez clair, d’ailleurs. Mais dans la chanson en elle-même, pas vraiment. Je n’aurais pas cette prétention. Bashung est quelqu’un que j’apprécie beaucoup et que j’ai beaucoup écouté. J’aime ce qu’il dégage, cette mélancolie et ce recul qu’il a sur les choses… Je me sens très inspiré par lui, par contre, sur ce titre en particulier, musicalement, pas vraiment.

Quand on lit tous les papiers qui ont été écrits à ton propos, le nom d’Alain Souchon revient souvent. L’as-tu beaucoup écouté ?

C’est marrant parce que je ne l’ai pas énormément écouté, mais à chaque fois que j’ai écouté une de ses chansons, j’ai senti qu’il me parlait réellement. Alain Souchon a cette forme de douceur et de bienveillance sublimées par le texte qui me vont droit au cœur. Il a une poésie extraordinaire aussi. Il joue beaucoup avec les mots et leur sonorité. Tout ça, ça me touche, évidemment, et ça m’a toujours parlé. Il m’a toujours influencé, je pense, sans que je ne l’ai écouté à outrance.

« Irma » a été remixée par Ricky Hollywood. Question en deux temps. Comment s’est passée cette collaboration ? Et en règle générale, l’exercice du remix t’intéresse-t-il ?

J’écoute Ricky Hollywood depuis quelques années maintenant. J’ai toujours adoré ce qu’il faisait, mais je ne le connaissais pas. C’est ma manageuse Charlotte qui m’a mis en contact avec lui. Je lui ai proposé plusieurs titres, et il a choisi « Irma ». Il m’a dit que cette chanson était celle qui lui parlait le plus, que c’était celle pour laquelle il avait le plus d’idées en vue d’un remix. Il a réussi à lui donner une toute autre couleur, elle a du coup un côté plus dansant. Je suis vraiment très content du résultat. Je ne m’attendais pas à être autant surpris dans le bon sens. En ce qui concerne l’exercice du remix… Quand on écrit une chanson, c’est toujours super intéressant de voir comment un autre musicien va pouvoir se la réapproprier et la réinterpréter. C’est en tout cas un exercice super agréable.

Un CD va être disponible ce vendredi, il sera suivi d’un vinyle en janvier. Est-ce important de matérialiser ton projet ? Et si on va un peu plus loin, est-ce important de le matérialiser avec un bel objet ?

Oui. « Amour Ultra Chelou » est vraiment le projet qui m’a permis de sortir un peu du bois et de faire connaître ma musique à plus de personnes. C’est cet EP qui m’a permis d’aller plus loin dans ma démarche. Donc, oui, pour moi c’était super important de le matérialiser et d’en faire un objet concret. Cette réédition a été une belle opportunité. Nous travaillons avec un distributeur, Modulor. Ils nous ont permis le faire et ils nous ont d’ailleurs un peu aidés. Ils étaient assez chauds pour éditer un vinyle et donc, j’ai sauté sur l’occasion ! (sourire) Aujourd’hui, même si on est dans le digital, il y a tout de même un public qui reprend goût aux objets, que ce soit un vinyle ou un CD. Et pour un artiste, c’est aussi une satisfaction d’avoir un bel objet. C’est cool. (sourire)

Quand on écoute « Amertumes » et « Amour Ultra Chelou », il y un fossé entre les deux. Certes, il y a eu quelques années qui se sont écoulées, pas mal de concerts aussi. Mais au-delà de ça, j’ai l’impression que tu t’es trouvé en tant qu’artiste.

À la différence d’ « Amertumes », pour « Amour Ultra Chelou », je me suis posé beaucoup moins de questions. C’est là qu’est la grande différence, je pense. J’ai juste fait la musique que j’avais envie de faire et écrit les textes que j’avais envie d’écrire sans me poser de questions. J’ai découvert aussi la MAO et ce nouvel outil m’a permis de travailler déjà dans un premier temps les arrangements de mon côté et d’aller plus loin dans mes maquettes. Tout ça, sans personne, tout seul dans mon coin. Du coup, avec le temps, ça m’a permis d’aller plus loin dans ma recherche musicale, dans mes mélodies, dans mes arrangements. Le côté électronique est tellement ludique et inspirant qu’il a donné un nouveau souffle à mon projet. Et puis, comme je te le disais, il y a le lâcher prise dans l’écriture aussi. Avant, je pense que j’avais tendance à trop intellectualiser les choses. Aujourd’hui, le fait de me poser moins de questions me permet d’être plus proche de moi-même, et donc plus sincère d’une certaine manière.

Quand on lit tes textes, il y a toujours beaucoup de strates. Es-tu un grand lecteur ?

Je lis pas mal. Et essentiellement de la poésie et de la littérature classique. Pas que, mais essentiellement. Quand je suis en phase d’écriture, je m’enferme pendant deux ou trois semaines, je lis pas mal de poésie à côté pour nourrir mon rythme et mes sonorités. Par contre, j’essaye de ne pas trop écouter de musique, du moins pas de chanson française, pour ne pas être trop influencé.

Si je comprends bien, tu crées plutôt par périodes.

Je crée vraiment par phases. Je m’enferme deux ou trois semaines et je ne fais qu’écrire et composer. Je ne pourrais pas faire autre chose. Il faut que je me consacre entièrement à l’écriture. Les premiers jours, ça tâtonne un peu, c’est un peu difficile. Et plus les jours passent, plus je suis dans le lâcher prise et moins je me pose de questions. Plus l’inconscient va parler, plus ça devient intéressant.

Difficile d’avoir des vues sur l’avenir proche aujourd’hui, mais que va-t-il se passer prochainement, mise à part la sortie de cette réédition ?

Le live va recommencer en début d’année, normalement, avec un concert le 9 janvier aux Sables d’Olonne. Puis quelques autres, dont un à la Bouche d’Air, où j’étais en résidence la semaine dernière. Il y a aussi des concerts avec Chant’Apart qui devraient se faire à partir du mois d’avril. Et puis, comme j’ai beaucoup écrit pendant le premier confinement, j’ai pas mal de nouveaux titres que je meure d’envie de sortir… Donc, il y a un nouvel EP qui devrait voir le jour au premier ou deuxième trimestre de l’année prochaine.

Tu fais donc partie des rares qui ont écrit pendant le premier confinement…

(sourire) Et oui ! J’ai pris ça comme une expérience à vivre et je me suis dit que c’était l’occasion d’écrire. J’ai réussi à écrire pas mal de choses, alors que beaucoup ont eu du mal. Quand je parle avec mes amis musiciens, beaucoup ont été un peu comme figés. Ai-je vécu ça avec une certaine  forme d’insouciance ? Je n’en sais rien. C’est vrai que le contexte était assez rude, et que c’était assez difficile d’être inspiré, mais j’ai pu écrire différentes choses dont je suis assez content et j’ai donc envie de les sortir. Ce sont des choses qui sont moins ancrées dans le réel que ce que j’ai pu écrire pour « Amour Ultra Chelou ». Je pense que ça m’a permis de m’évader. Ce sont des chansons qui versent plus dans la poésie et l’évasion.

Propos recueillis par Luc Dehon le 30 novembre 2020.
Photos : Aurélie Lamachère, Marie-Pierre Durand, Camille Célestin

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Author: Luc Dehon