Interview – Rencontre avec Mathieu Crouzet

Mathieu Crouzet - DR

Mathieu Crouzet publie vendredi « Face A », son premier EP dont il a déjà dévoilé les excellents « Les centres du monde » et « Désobéissance onirique ». Nous l’avons contacté afin d’en savoir plus sur son parcours et comment il en est arrivé à ce projet chanson solo, lui qui est bassiste depuis vingt ans. Rencontre avec un artiste à l’imaginaire fertile qui revendique la désobéissance onirique…

Quels sont tes tout premiers souvenirs musicaux ?

Un de mes premiers souvenirs de musique, je devais être en CP. Mon instituteur jouait de la guitare, ça m’avait beaucoup marqué. Et je pense que c’est peut-être ça qui m’a donné envie de faire de la musique.

Tes parents étaient-ils musiciens ?

Pas musiciens véritablement. Ma mère chantait pas mal de Brassens, notamment dans la voiture. Mon père, lui, était plasticien. Il faisait des collages, puis il a fait des sculptures et de la poterie. Il a toujours fait des trucs artistiques en parallèle de son métier. Le côté créatif a en tout cas toujours été encouragé dans la famille.

Mathieu Crouzet, Face A
Mathieu Crouzet, Face A

Quel est ton apprentissage de la musique ?

J’ai commencé par prendre des cours de guitare. Comme je te le disais, nos parents nous ont encouragés avec mes frères à apprendre à jouer d’un instrument. Ce n’était pas obligatoire, mais disons que ça nous a été proposé… donc j’ai décidé d’apprendre la guitare. Je devais avoir dix ou onze ans quand j’ai commencé.

La basse est arrivée quand et comment dans ton parcours ?

Plus tard, dans la continuité. Au lycée, je jouais dans un groupe et je me rappelle que je prenais un malin plaisir à jouer avec la basse du bassiste. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à appréhender l’instrument. Après, quand je suis arrivé sur Paris, on m’a prêté une basse et du coup, j’ai cherché du boulot en tant que guitariste et bassiste. J’ai trouvé plus de plans en tant que bassiste et de fil en aiguille, je me suis mis à jouer plus souvent de la basse… jusqu’à ne plus jouer que de la basse. Ce n’est qu’il y a quelques années que je me suis remis à jouer de la guitare.

« Je commence à prendre du plaisir à chanter, et l’envie est de plus en plus pressante »

Mathieu Crouzet

Ton parcours, c’est celui d’un musicien instrumentiste. Tu as notamment accompagné Joseph Chedid, Axel Deval… Comment en es-tu arrivé à chanter ?

Chanter, c’est vraiment récent !… Très sincèrement, je n’avais pas véritablement envie de chanter, j’étais très bien dans mon rôle d’accompagnant. J’ai toujours aimé le fait d’accompagner d’autres artistes dans leurs projets respectifs, et ainsi me mettre à leur service. Assez tardivement dans mon parcours, je me suis mis à écrire des chansons. Au début, l’idée était de les donner à d’autres personnes. Je n’ai pas forcément trouvé… et de fil en aiguille, j’ai écrit des trucs de plus en plus personnels. Du coup, ça n’avait plus trop de sens d’essayer de les placer à tel ou tel autre chanteur. Je me suis donc rendu à l’évidence : il fallait que je les chante moi-même. Tout s’est fait vraiment progressivement, étape par étape. Il y a vraiment très peu de temps que je m’assume en tant que chanteur. Et comme, au jour d’aujourd’hui, je n’ai pas encore véritablement fait de concerts en tant que chanteur, j’attends de voir comment ça va se passer… Disons que je commence à prendre du plaisir à chanter, et l’envie est de plus en plus pressante. Mais c’est vraiment un truc qui m’est tombé dessus tardivement. On m’aurait dit il y a dix ans qu’en 2020 je chanterais… j’aurais dit « Jamais de la vie ! ». (rires)

Mathieu Crouzet - DR
Mathieu Crouzet – DR

Quand as-tu eu ce déclic ?

Les premières chansons que je me suis dit que je pourrais éventuellement chanter moi-même… elles doivent remonter à quelques années. J’ai toujours écrit des trucs, des arrangements, des riffs ou des bouts de chansons pour d’autres gens, mais pas de vraies chansons. Le fait d’essayer d’écrire une chanson de A à Z, ça doit remonter à il y a cinq/six ans, quelque chose comme ça. Je suis musicien depuis vingt ans, et là, c’est une nouvelle phase de mon parcours. C’est une nouvelle aventure dont je suis le plus content.

Entre le fait d’écrire des chansons, même de les chanter, mais après de les publier sur un EP et penser à aller sur scène en tant que chanteur, il y a une marge. Depuis combien de temps bosses-tu sur cet Ep ?

Ça doit faire deux ans, quelque chose comme ça, que je suis sur ce projet. Disons que j’ai pas mal tâtonné au départ, que j’ai opéré pas mal de changements.

Avec qui as-tu avancé sur ce projet ?

J’ai pas mal avancé seul, à vrai dire. Au début, j’ai tout fait tout seul. Je me suis rendu compte que je faisais un blocage sur les paroles, je restais bloqué sur certains mots et même parfois certains « lalala ». (sourire) Bref, j’ai rapidement compris qu’il fallait que je trouve un peu d’aide pour les textes. J’avais les mélodies, j’avais des sons, mais je n’arrivais pas, seul, à transposer ces sonorités en véritables mots. C’est un ami, Cheick Omar Tabouré, qui m’a aidé à débloquer le truc. Il a travaillé sur trois textes de chansons sur cet Ep (« Désobéissance onirique », « Les centres du monde » et « Everest »). Marie-Béatrice Dumas m’a aussi amené un texte, « Coup de poing », et j’ai travaillé avec Ornella Towanou sur « Love inside my balls ». À partir du moment où j’ai travaillé avec ces personnes que je viens de te citer, je me suis dit que, oui, c’était possible. Le projet est devenu cohérent.

La première chanson à avoir été dévoilée cet été, c’est « Les centres du monde ». Quand l’as-tu écrite ?

J’aurais du mal à te répondre précisément parce que je l’ai écrite en plein de fois. J’avais cette phrase « Chacun dans son monde sur la même planète » depuis longtemps. Et même presque tout le refrain quand j’y repense. Par contre, les couplets étaient sans mots. Je me suis d’ailleurs longtemps demandé si ces deux parties allaient fonctionner ensemble. C’est pendant un voyage en train que tout s’est éclairé et m’est apparu comme une évidence. Je n’avais aucun téléphone, aucun livre, j’étais perdu dans mes pensées, j’ai écrit des mots sur ces couplets. Je les ai retravaillés par la suite avec Cheick, et la chanson est née comme ça.

La chanson a bénéficié d’un très chouette clip mettant en scène des petits bonshommes faits avec des muselets. C’est toi qui les as réalisés.

Oui ! (sourire) Ce clip, c’est typiquement le clip de confinement. (rires) Il m’a bien occupé pendant le premier confinement. Fabriquer des silhouettes avec des muselets, c’est quelque chose que je fais tout naturellement quand on ouvre une bouteille de cidre, de bière ou de champagne. Mon petit frère m’avait envoyé une vidéo de quelques secondes qu’il avait faite avec son fils, une scène animée qu’ils avaient faite avec des Lego. J’ai trouvé ça marrant, et ça m’a donné l’idée de faire pareil avec mes petits bonshommes… ça m’a occupé quelques heures, j’ai trouvé le résultat sympa, et du coup, je me suis attelé à faire un clip. Au final, ça m’a bien rempli mes journées de confinement. (sourire)

Réaliser toi-même ce clip, c’est un exercice qui t’a plu ?

Oui, beaucoup. J’ai trouvé ça très marrant. C’est un processus assez long, donc, je n’ai pas avancé très rapidement, je ne faisais que quelques images par jour. Mais comme je suis quelqu’un d’assez patient, les choses qui n’avancent pas vite, ça me plait bien… (sourire)

Ce petit bonhomme danse sur le vinyle de « Dark side of the moon » de Pink Floyd. Pourquoi ce disque en particulier ?

Pour deux raisons… la première, c’est que c’est un disque que j’aime beaucoup et que j’ai beaucoup écouté. La seconde, et peut-être la plus vraie finalement… (sourire) c’est que ce petit bonhomme en fer peut rayer le disque et comme j’avais ce disque en double à la maison et que celui que j’ai utilisé pour le clip avait déjà une face un peu rayée… il a bien fait l’affaire ! (éclats de rires) Très honnêtement, je n’avais pas envie de rayer un de mes disques !

Mathieu Crouzet - DR
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Quand on fait un peu attention au clip, on découvre plein de livres et de disques qui sont dans tes étagères. Y avait-il l’idée de dévoiler une partie de ton univers sur ce premier clip ?

Oui, et non. Je me suis posé la question et j’y ai réfléchi. Après, j’ai ma bibliothèque qui est là, avec des bouquins et des disques un peu en vrac… mais c’est vrai que je me suis dit que sur certains gros plans, j’ai réfléchi au livre que j’allais montrer. Pas à chaque plan, mais de temps en temps quand même. (sourire) Mon souhait était que si les gens voulaient regarder un peu dans le détail, ils pourraient voir des bouquins qui me tiennent à cœur. Pas tous, mais certains. Par exemple, « La beauté Bud Powell » de Jean-Baptiste Fichet, je l’ai placé un peu plus en évidence, parce que c’est un copain qui l’a écrit. Mais pour être très honnête avec toi, comme dans toute bibliothèque, il y a même des bouquins que je n’ai pas lus et que j’ai laissés dans le clip. J’espère qu’ils ne sont pas trop nuls ! (rires)

Une bibliothèque, il n’y a rien de plus personnel…

Oui, c’était une façon de donner quelques indices sur ce que j’aime. En plus, on ne me voyait pas…

« On est dans une époque où on ne s’ennuie plus, ou plutôt dans laquelle on ne peut pas s’ennuyer. Or, l’ennui nourrit l’imaginaire… »

Mathieu Crouzet

C’était un choix de ne pas te montrer ? Parce que finalement, sur les visuels, tu ne te montres pas non plus…

En fait, oui. Au début, je ne savais pas trop ce que j’allais faire ni comment j’allais le faire. Du coup, quand j’ai eu cette idée de clip, j’étais très à l’aise avec l’idée de ne pas me montrer dedans. Ça me plaisait bien. Comme tu le dis, sur le visuel du EP, on ne verra pas mon visage non plus… Mais plus j’avance, plus je me dis qu’il faut personnaliser ce projet. Dans le deuxième clip qui arrive, par exemple, il était également question qu’on ne m’y voit pas. Mais finalement, j’ai changé d’avis, et on m’y verra un peu. Entre temps, j’ai publié une vidéo live aussi, dans laquelle on me voit chanter. Je n’ai pas envie de me cacher, ni donner l’impression que je veux me cacher. Je ne suis pas là-dedans du tout, mais je suis plutôt un garçon discret et je n’ai simplement pas envie de mettre mon visage en avant pour rien. Je n’ai pas envie de le cacher pour autant.

Le deuxième extrait, c’est « Désobéissance onirique ». L’ennui, c’est synonyme de quoi à tes yeux ?

Ça dépend… dans cette chanson, j’évoque surtout le fait que l’ennui peut être source de rêvasserie et d’imagination. On est dans une époque où on ne s’ennuie plus, ou plutôt dans laquelle on ne peut pas s’ennuyer. Avec nos téléphones, ou que sais-je ?, on a toujours quelque chose à faire. On laisse  rarement vagabonder notre esprit. Et c’est dommage. Quand j’étais enfant, je me souviens que parfois, en classe et même à d’autres moments quand je m’ennuyais, je me laissais rêver. Ce sont des moments qui paraissaient interminables mais pendant lesquels il se passait pas mal de choses, finalement. Ça nourrit l’imaginaire.

D’autres singles vont-ils être extraits de « Face A » ?

Je ne le pense pas. Peut-être que si une idée géniale et fulgurante me tombait dessus pour un troisième clip, je reverrais ma position, mais a priori, non, pas de troisième extrait… (sourire)

Ce premier EP s’intitule donc « Face A ». J’imagine que tu penses déjà à la « Face B ».

Du coup, oui… J’ai d’ailleurs intitulé cet EP « Face A » parce que j’ai vraiment envie de sortir un vrai disque vinyle. Cet EP, il ne sortira qu’en digital, mais derrière, il y aura un autre Ep, pour faire un véritable album. En ce qui concerne la « Face B », elle n’est pas finalisée, elle est encore en travail, mais elle est déjà tout de même bien avancée. Il y a quelques morceaux. En tout cas, en termes de composition et d’écriture, il y a de la matière. Les voix ne sont pas encore enregistrées, c’est tout. J’avais cinq titres, mais j’ai préféré en écarter un, donc, il me reste encore un titre à écrire. Disons que c’est en bonne voie…

C’était évident pour toi que ce projet devrait sortir sous forme d’album vinyle.

Oui. Après, et rien n’est encore arrêté à ce propos, y aura-t-il suite à « Face A » une « Face B » ou directement un album ? Je n’en sais rien. Je ne sais pas encore très bien sous quelle forme les chansons vont sortir dans un premier temps, mais au final, il y aura un 33 tours vinyle avec dix titres, c’est certain ! Je vais même aller plus loin… la durée des morceaux a aussi été calculée pour rentrer sur un vinyle. C’est vraiment la finalité de ce projet.

Mathieu Crouzet - DR
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Un mot sur le visuel du EP… Quelle est cette image que tu as devant ta tête ?

Très sincèrement, pendant longtemps, j’ignorais aussi ce qu’était cette chose que j’avais trouvée sur une plage en Côte d’Ivoire. C’était vraisemblablement de la famille des coquillages, mais je n’en savais pas beaucoup plus. En cherchant un peu sur internet, j’ai appris qu’il s’agissait d’un os d’oursin plat. J’en avais trouvé à plusieurs reprises des petits bouts sur la plage en me promenant. Et puis, un jour, j’en ai trouvés quelques-uns entiers. Je les ai ramassés parce que je les trouvais jolis. Et quand il a été question de faire un visuel pour « Face A », j’ai cherché un moment, j’ai bidouillé des images, et finalement, j’ai trouvé que cet os d’oursin plat, c’était marrant et visuel…

Un mot sur ce qui nous occupe tous – ou pas d’ailleurs – en ce moment. Mise à part la scène, en quoi la pandémie a-t-elle impacté ton projet ? En positif ou en négatif.

Sur le premier confinement, la vie a été mise sur pause pendant un moment. Et ça a été pareil pour presque tout le monde. On est restés chez soi, et même si on a continué à travailler, on n’était plus du tout dans le même rythme. On a vraiment pu dégager du temps pour soi, en tout cas, je l’ai vécu comme tel. Du coup, ça m’a permis de réaliser le clip « Les centres du monde » dont nous avons parlé tout à l’heure. Je ne l’aurais certainement jamais conçu ainsi s’il n’y avait pas eu ce premier confinement. En ce qui concerne le Ep en lui-même, il a été bouclé juste avant. Du coup, ça ne m’a pas fait avancer sur cet EP, mais sur d’autres chansons. J’ai aussi passé pas mal de temps à dessiner, chose que j’avais plus faite depuis fort longtemps. D’ailleurs, on va voir une partie de ces dessins dans le prochain clip. Donc, ce confinement m’a permis de dégager du temps pour moi et ce projet, même si je suis quelqu’un qui prend pas mal son temps en règle générale… Ne rien avoir à faire de spécial, ça m’a assez plu en fait… (sourire) En ce qui concerne le deuxième confinement, c’est une autre paire de manches… j’en ai marre ! (rires)

Le fait que la scène soit très compromise en ce moment, comment le vis-tu ?

Pour moi, la scène… c’est mon métier puisque j’accompagne d’autres personnes. Donc, ça me manque grave. Beaucoup de concerts ont été annulés et tous ceux qui étaient programmés en janvier et février sont en train de s’annuler un par un également… Pour ce qui est de mon projet perso, je t’avouerai que je ne m’étais pas encore trop posé la question du live. J’avais commencé à y réfléchir. Je n’avais pas trop envie d’utiliser des séquences préenregistrées, je voulais faire un truc entièrement joué. Du coup, ça implique de travailler avec d’autres musiciens et ça implique un autre budget. Quand on a un projet émergent, monter sur scène à plusieurs, c’est vite compliqué. Et en cette période, ça l’est encore plus. Là, pour jouer « face A » sur scène, nous devrions être, pour que ça le fasse, quatre ou cinq. Donc, aujourd’hui, ce n’est pas possible. Du coup, j’ai commencé à réfléchir à une autre formule, seul à la guitare ou avec un ou deux autres musiciens. Ça donne une version plus acoustique. On va voir ce que ça va donner. En tout cas, j’ai l’envie de présenter mes morceaux devant un public, c’est certain. Mais quand est-ce que ce sera possible ? Personne ne peut répondre aujourd’hui. Sera-ce seulement possible un jour ?… (sourire)

Ton premier projet solo en tant que chanteur sera bientôt disponible. Dans quel état d’esprit es-tu ?

Je suis très enthousiaste. Je suis très content de faire écouter ces chansons que j’ai écrites dans mon coin pendant quelques temps… Les premiers retours sont assez positifs, et j’en suis heureux. Et je ne m’attendais pas à avoir autant de retours en plus… Donc, oui, je suis très content. J’ai même une certaine confiance. Je suis un peu angoissé, mais je pensais que ce serait pire, à vrai dire ! (sourire) Ce qui me tarde maintenant, c’est de sortir cet Ep, le défendre en live et lui donner une suite. J’ai envie d’enclencher la machine, en tout cas.

Propos recueillis par Luc Dehon le 21 décembre 2020.
Photos : DR

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Author: Luc Dehon