Interview – Rencontre avec Karen Lano

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Karen Lano publie vendredi « Muses », un album qui rend hommage au féminin sacré, aux sorcières, aux héroïnes… à toutes ces Muses qui l’ont aidée à se construite en tant que femme et artiste. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’en savoir plus sur la genèse de ce projet à la limite du mystique et du chamanique, à la fois ultra féminin, poétique et troublant, enregistré dans une église.

J’aimerais que l’on évoque un peu le parcours de ce disque. Quand en avez-vous posé les premières pierres et quelle étaient-elles ?

Les premières pierres… ce sont des coups de cœur que j’ai eus pour des artistes qui écrivent en français et dont j’ai beaucoup aimé la poésie des textes (Bertrand Belin, Barbara Carlotti, Camille, Emily Loizeau…). Avant, j’écrivais principalement en anglais. J’avais recommencé à écrire en français il y a quelques temps, aux alentours de 2015, mais c’était encore très timide. J’ai recommencé à écrire des textes et des histoires en français par goût des mots. J’ai vraiment repris goût à l’écriture, et notamment par le prisme de la poésie. Ce sont ça les premières pierres, les premières envies. Ensuite, nous sommes partis avec mon guitariste sur l’île d’Ouessant, histoire de nous isoler pour écrire. C’est là que sont arrivées les premières chansons. C’était en 2019.

Karen Lano, Muses
Karen Lano, Muses

Est-ce que ça a été difficile de reprendre la plume en français ?

Oui et non. Ma mère est germano-hongroise et mon père est français. Donc, depuis toute petite, je suis bercée par des sonorités de langues différentes. J’ai parlé le français, de par mon père, et l’allemand, de par ma mère, qui parle aussi très bien anglais. Du coup, le choix des langues a toujours été dicté dans mes chansons par une sorte de petite musique intérieure. L’anglais s’est imposé à moi assez tard. Lorsque j’étais au lycée, je faisais partie d’un groupe de rock pour lequel j’écrivais en français. Je n’écrivais que pour le groupe, jamais pour moi. Et c’est quand j’ai rencontré Daniel Yvinec et qu’on a commencé à maquetter des morceaux, je n’avais rien de personnel à proposer à l’époque puisque j’avais toujours écrit uniquement pour les projets dans lesquels j’évoluais, que je me suis mise à écrire pour moi. En fait, on a commencé par faire des reprises anglo-saxonnes, puisque c’était la musique que j’écoutais le plus. Et quand mon label m’a dit que ce serait bien d’y ajouter des compositions personnelles, j’ai fait le choix naturel de partir sur des textes en anglais. D’une part, pour que ce soit un peu homogène avec les reprises que j’avais faites, et, d’autre part, par pudeur. Je pense que je n’osais pas trop écrire pour moi et m’affirmer en disant que c’étaient des chansons que j’avais écrites pour moi.  Il y avait une certaine timidité qui se cachait derrière cette écriture en anglais. Petit à petit, cette timidité a disparu parce que je pense qu’inconsciemment, j’associais le français à une écriture très « chanson », plus dans le quotidien et, de fait, associée des choses plus terre à terre. Ce qui était une erreur de ma part. C’était un préjugé. À ma décharge, je pense que je n’avais pas encore rencontré d’autres artistes avec une écriture qui me ressemblait.

« Cet album est avant tout un hymne à la vie, une lueur au milieu des ténèbres. »

L’héritage des textes écrits en français peut parfois être un peu lourd à porter…

Oui, on peut le dire ! (sourire) Et je pense aussi que quand on est quelqu’un, comme moi, qui a beaucoup écouté de musique anglo-saxonne, on est forcément influencé par une certaine façon d’aborder les textes, les harmonies, les mélodies… C’est tout un équilibre qui est différent dans une langue ou dans une autre. Dans l’histoire de la chanson française, il y a tout de même une prédominance du texte par rapport à la musique. Il faut que le texte soit très en avant, et même la voix quand on enregistre. La musique, même travaillée, reste à un second plan, finalement. La place que l’on accorde aux émotions que peut véhiculer la musique est moins importante. Dans la culture anglo-saxonne, on a tout de même de grandes parties sans voix, chose que l’on retrouve plus rarement en français. Et comme j’avais envie de faire passer des émotions par autre chose que des mots et du texte, que ce soit de la musique, ou des « ou » ou des « ah », l’anglais était plus naturel. Mais oui, toute cette culture française est ultra prestigieuse, mais quand on se met devant son écran ou sa feuille, c’est plus compliqué… (sourire)

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Quand vous écrivez ces premières chansons sur l’Île d’Ouessant, vous pensez déjà aux Muses, au féminin sacré, à toute cette thématique qui est au cœur de l’album, ou bien est-ce que ça s’est dessiné au fur et à mesure de l’écriture ?

Oui, j’y pense déjà. C’est quelque chose qui est très présent en moi depuis longtemps. J’ai un goût pour les contes, les livres sur les fées, les légendes. J’ai lu « Les Dames du Lac » quand j’étais adolescente, et ça m’a énormément marquée. Du coup, j’ai senti petit à petit que naissait en moi toute une culture autour du féminin sacré, le mythe de la Sorcière, qui revient d’ailleurs beaucoup en ce moment avec l’écho féministe. Il y a une vraie thématique très actuelle du lien de la femme avec la nature… Et c’est vrai que je me suis construite avec beaucoup de modèles féminins. Une des premières chansons qui a émergé, c’est « Pégase », il y avait quelque chose de l’envol et d’une prise de liberté qui me parlait. « Pégase », c’est l’affirmation de soi. Je vais employer une expression qui a été beaucoup utilisée ces derniers, temps, mais c’est « enfourcher le tigre » (sourire). Pour moi, ce n’est pas un tigre, c’est un cheval. C’est assumer qui on est, assumer ses choix, assumer sa liberté et sa pulsion de vie. La musique de la chanson a été construite dans ce sens aussi. Elle raconte cet envol progressif qui amène à une liberté totale.

Ophélie, que vous chantez, c’est une figure importante dans la littérature.

Oui, c’est un personnage qui m’a marquée dans sa quête d’absolu, d’amour extrême. Ce sont des thèmes qui font résonnance à des questions existentielles. Il y a dans toutes ces chansons, une pulsion de vie, une pulsion de mort… ce sont des choses qui nous habitent tous. En ce moment, c’est très présent dans notre société. Je me suis d’ailleurs rendue compte que cet album, qui est un peu « hors du temps », avait une résonnance particulière par les temps qui courent. C’est comme une étincelle ou une lueur au milieu de l’obscurité, des ténèbres. Pour moi, c’est ça qu’il raconte essentiellement cet album, si je devais le résumer, ce serait ça, ce serait une pulsion de vie, cette lueur au milieu des ténèbres. Malgré les échecs qu’on doit transcender, les deuils dont on doit se remettre, il faut voir cette lumière. Cet album est avant tout un hymne à la vie.

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

L’album a été enregistré en l’église de Graveron-Sémerville. Était-ce un de vos souhaits de l’enregistrer dans un lieu sacré ? Et comment est-ce que ça s’est passé ?

(sourire) Vous savez, j’habite en Normandie, et les petites églises ne manquent pas dans le coin. Il y en a un peu partout. Et c’est vrai que j’avais l’envie, dès le départ, d’enregistrer dans un lieu qui n’était pas un studio. Je souhaitais un lieu qui ait une âme. Je souhaitais, pour aller plus loin, que ce lieu où nous allions enregistrer, soit lui-même acteur de l’album. Très rapidement, j’ai pensé à une église parce que je fabrique depuis un moment des petites boîtes à vœux. Ce sont des genres de petits hôtels païens, de minuscules petites boîtes qui font de 10 cm sur 8 dans lesquels je mets en scène des Madones pailletées, dans l’idée de la fête des Morts au Mexique ou des dorures dans les églises de l’Est. C’est toute cette culture de la dorure autour de la Madone, avec des angelots, des fleurs… Ce sont des petits objets assez joyeux finalement que je fabrique… et je vous avoue que j’adorais l’idée que l’album soit enregistré dans un décor qui pourrait être l’agrandissement d’une de ces boîtes.

« Il faut assumer qui on est, assumer ses choix, assumer sa liberté et sa pulsion de vie. »

C’est un défi technique d’enregistrer dans une église…

Je ne vous cache pas que ça a été un énorme défi. Déjà, au niveau de l’acoustique. Nous avons visité plusieurs églises et quand nous sommes tombés sur cette petite église de Graveron-Sémerville, nous avons tout de suite eu le coup de cœur. Elle avait une acoustique parfaite pour l’album que nous souhaitions enregistrer. Elle a une réverbe qui n’est pas trop longue, du moins qui était facile à maîtriser… parce que ça peut devenir un capharnaüm impossible ! (sourire) Vous imaginez bien un son de batterie dans une église… ça peut devenir très vitre très très compliqué ! J’ai donc chanté dans l’église, seule, et j’ai envoyé les enregistrements à Jean-Baptiste Brunhes, l’ingé son avec qui nous avions décidé de travailler. Lui-même avait déjà fait des studios portatifs. Il avait notamment déjà enregistré Facteurs Chevaux dans un atelier désaffecté d’une manufacture d’aiguilles et d’épingles. Il avait l’habitude d’installer des studios dans des lieux qui ne sont pas du tout faits pour ça. Quand je lui ai envoyé les enregistrements, il a trouvé la réverbe magnifique. Après, ça a été assez facile parce que la Maire de Graveron-Sémerville a vraiment été super avec nous. Elle était très heureuse d’accueillir un enregistrement dans son église, et elle nous a bien facilité la tâche à ce niveau. Nous nous y sommes installés sur une semaine à peu près, en espérant ne pas avoir de mauvaises surprises… Une de nos craintes était de savoir, par exemple, si le système électrique de l’église allait supporter tous nos instruments branchés en même temps… se retrouver avec une surtension et ne pas pouvoir enregistrer une seule note était une de nos plus grandes craintes. Heureusement, le circuit a tenu le coup… Une seule chose nous a rythmés pendant l’enregistrement, c’est l’angélus de midi. Il faisait buzzer tout le système, donc, nous étions contraints de tout arrêter quelques minutes avant et recommencer après. C’était notre petite minute de recueillement tous les jours à midi… (sourire)

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Vous m’avez touché un mot de Facteurs Chevaux tout à l’heure. Vous leur avez confié la réalisation, alors que ce n’est pas leur job à la base. Pourquoi avoir fait appel à eux ? Et, après coup, qu’ont-ils apporté à l’album ?

Je les ai vus lors d’un show-case à la Passerelle à Paris il y a quelques temps. C’était un disquaire qui n’existe plus aujourd’hui mais qui organisait de temps en temps des show-cases. En les entendant en acoustique, j’ai eu un coup de cœur total pour leur musique, leur présence… Une dimension complètement folle se dégageait de leur musique. Ils aiment aussi beaucoup cette atmosphère de contes. Quand on a assisté à ce concert, au aurait presque pu penser que nous étions assis au coin du feu avec des espèces des Chamanes qui nous racontaient l’histoire du monde, des histoires de fantômes… Et c’est vrai que je me suis complètement retrouvée dans cette forme d’expression. Je crois qu’il y a un moment important dans le parcours d’un musicien, c’est de reconnaître à un moment donné sa famille. C’est sûr que le milieu musical est une grande famille, mais au sein de cette famille, il y a tout de même des filiations qui sont importantes à identifier pour savoir un peu où on se situe et dans quel vocabulaire on évolue. En les voyant et en les écoutant chanter, ça a tout de suite été une évidence. J’ai acheté le soir même leur album, c’était leur premier, « La maison sous les eaux ». Je l’ai écouté en boucle. Après, avec Olivier, nous avons beaucoup parlé de la personne à qui nous allions confier la réalisation de cet album, et c’était évident pour moi qu’il fallait la confier à Facteurs Chevaux, dont ce n’est pas le métier. J’avais envie qu’ils fassent sur mon album un peu ce qu’ils avaient fait sur le leur… Je leur ai envoyé mes chansons, tout simplement, et ils m’ont dit qu’ils les aimaient, que même s’ils n’avaient jamais fait ça auparavant, ils allaient se lancer. J’en ai été la plus heureuse. Dans un premier temps, on a fait tout un travail de répétition, ils sont venus avec nous pour écouter les chansons en live, puisque nous allions enregistrer en live. Il était important qu’on trouve les bonnes dynamiques en jouant tous ensemble. Ils nous ont donné quelques directions d’interprétation, parfois de petites modifications de structure dans les chansons (en raccourcissant, ou au contraire, en allongeant quelques passages). On a beaucoup échangé avec eux, pour au final arriver à un accord, puisque de toute façon, c’était moi qui prenais la décision finale. Après, ce qu’ils m’ont apporté, c’est, comme ce sont des artistes intègres avec une inspiration constante et des gens assez fascinants dans le quotidien de par leur côté un peu marginal, cette forme de jusqu’au boutisme (et ça, ça me plait beaucoup). Aller au bout des choses, entièrement, sans compromis. Ils ont inspiré cette direction dans l’album. Et puis aussi ils ont un très grand goût pour les harmonies vocales, ils ont d’ailleurs fait quelques chœurs sur l’album. Voilà ce que je peux dire d’eux. Ils étaient en tout cas, les bonnes personnes pour réaliser cet album.

D’autres artistes vous rejoignent sur ce projet. J’aimerais les évoquer un par un. Je pense notamment à Olivier Legall, votre complice.

Oui, Olivier, c’est mon compagnon de composition. On travaille beaucoup tous les deux. Il amène un texte et je me greffe avec une mélodie, ou c’est l’inverse. Parfois même j’apporte une ossature de chanson avec une mélodie et un texte et nous travaillons ensemble. La mouture première des morceaux, nous la travaillons tous les deux. On a une inspiration commune et nos sensibilités sont très proches. Il me comprend tout de suite, et notre dialogue est toujours très riche et pertinent.

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Vous avez travaillé avec Marie Lesnik aussi.

Oui, les premiers pas de cet album, nous les avons d’ailleurs faits en trio. Marie est une musicienne extraordinaire et une chanteuse incroyable. Elle a une formation lyrique et un très gros bagage rythmique et harmonique. Elle va transformer les morceaux avec son violon d’une manière phénoménale. J’avais pensé certains morceaux avec une double voix, et donc, nous avons beaucoup travaillé les deuxièmes voix ensemble. Je pense à des titres comme « La robe blanche », je souhaitais que ces deux voix sœurs se répondent. Idem sur « Sirocco », ce sont des voix qui sont un peu miroir. Avec Marie, nous avons aussi beaucoup de choses en commun, comme les thématiques de la nature, de la sorcière, du féminin sacré… tout ce langage visuel est aussi extrêmement important pour Marie.

Thomas Chalindar est venu jouer les percussions.

Il est arrivé plus tard. Je l’avais entendu jouer sur un projet un peu psychédélique qui s’appelle « La Mirastella ». J’avais beaucoup aimé sa proposition. C’était très libre, à la fois tribal et en même temps assez sophistiqué dans les lignes de batterie. Du coup, je trouvais qu’il pouvait apporter quelque chose de très intéressant sur des envolées qui avaient besoin de soutien, puisqu’à l’époque, je jouais du tambour lorsque nous travaillions avec Marie et Olivier, mais je sentais que ce n’était pas suffisant. Il fallait vraiment apporter une vraie proposition percussive. C’est là qu’il nous a rejoints.

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Emilie Marsh et Charlotte Savary ont co-écrit quelques titres.

Effectivement. Lorsque nous sommes partis avec Olivier sur l’Île d’Ouessant, j’avais cette envie de travailler l’écriture avec d’autres personnes. Dans ma chambre, je me disais que j’avais envie d’échanger avec des artistes que j’aimais. J’avais demandé à Emilie, que j’aime beaucoup, humainement et artistiquement, de m’écrire un texte. Elle ne l’avait pratiquement jamais fait, comme ça, partir de rien du tout et proposer un texte sans mélodie à quelqu’un. Et ça a plutôt bien marché puisque quand elle est rentrée chez elle, une heure après, je recevais le texte de « Sirocco » dans ma boîte mail. Finalement, c’était comme une impulsion assez évidente… Charlotte, elle, m’a proposé une grille d’accord pour « La robe blanche », avec quelques petites notes chantées par-ci par-là. Charlotte, pareil, on se connaît depuis quelques années, j’aime énormément la précision de sa voix. Une voix très cristalline, très belle, à la fois sucrée et sensuelle. Il y a quelque chose chez elle qui m’évoque l’univers des fifties, elle a toujours un peu cultivé cette image un peu glamour, que ce soit dans son image à elle ou dans sa voix. Il y a quelque chose en elle qui me fait penser aux actrices hollywoodiennes. Elle est super glamour, Charlotte ! Du coup, quand elle m’a proposé cette grille, j’ai tout de suite pensé à un titre fifties, et là aussi, c’était assez évident.

Un très chouette clip a été réalisé pour « Sirocco ». Quel rapport entretenez-vous avec le visuel qui entoure votre projet ?

J’y suis très sensible. C’est quelque chose de très important pour moi. Déjà depuis toute petite, l’image a de l’importance. Mon papa était très cinéphile. Et moi aussi, je regarde beaucoup de films, je suis très sensible à la mise en scène, aux plans, aux couleurs… C’est un réel plaisir, au-delà même de l’histoire du film. Ce côté visuel me plaît énormément. Donc, évidemment, il fait partie de ma construction. Tout l’univers pictural me plaît énormément aussi. J’aime beaucoup la peinture des Fauves, la peinture allemande… Il y a tout un univers visuel qui me berce depuis mes plus tendres années et c’est devenu un espace créatif où je m’amuse beaucoup. Ce n’est pas tant moi pour me mettre en scène, ou pour, entre guillemets, « me sublimer », non. C’est plutôt pour développer tout un univers visuel un peu sensuel qui va générer des émotions. Comment traduire en images une émotion musicale ? C’est un travail très intéressant. Un clip, par exemple, c’est une proposition d’interprétation. Au-delà de la mienne, c’est aussi celle du réalisateur, en l’occurrence sur « Sirocco », une réalisatrice.

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Vous avez choisi une photo de vous enfant pour la pochette…

Quand j’ai vu cette photo la première fois, j’ai été interpellée par mon regard, un peu mystérieux, un peu interrogatif. Il y avait en tout cas quelque chose d’énigmatique qui se dégageait de cette photo. Après, dans la mise en scène, je trouvais rigolo ces allures de petite madone que je prenais. (sourire) Ça m’a fait penser à celles que je mets en scène dans mes boîtes, avec cette robe trop grande, ce goût du spectacle… J’étais une petite fille très discrète dans la vie de tous les jours, mais rapidement, à la maison, je pouvais devenir très excentrique et faire le spectacle pour mes parents. Quand j’étais en confiance, je pouvais faire le clown. C’est pour toutes ces raisons que cette photo m’a beaucoup plu, et aussi pour ses couleurs. Avec ses dorés, ses verts, ses roses pâles, ça m’a fait penser à un tableau de Klimt. Quand j’ai enregistré ces chansons, j’étais tellement joyeuse, tellement heureuse… j’étais très connectée à l’enfance, à cet enfant qui reste en nous, et donc, cette photo faisait sens. Elle était très lumineuse aussi. Même si l’enfance, c’est l’insouciance, ce sont aussi les premières angoisses et les premiers questionnements, la question de la mort et ce genre de choses… C’est une période très riche en termes d’émotions.

Difficile de parler de scène aujourd’hui. Mais y pensez-vous ? Une scénographie particulière ? Des lieux différents ?

Oui, j’y pense… On continue de répéter, puisque ça, c’est autorisé ! (sourire) On répète donc encore le live. Nous avions déjà fait pas mal de dates en amont, au moment de l’enregistrement notamment. Les chansons avaient reçu un très bon accueil. J’aimerais pouvoir donner les futurs concerts dans des églises, au-delà des salles de musiques actuelles. Du moins, pouvoir proposer deux spectacles différents. Dans des salles de musiques actuelles, on va pouvoir jouer avec les lumières, les réverbes dans la sono… on peut recréer une ambiance très intéressante. Une ambiance très différente de ce qu’on pourrait proposer dans des églises, où là, c’est une configuration beaucoup plus confidentielle, avec un contact peut-être plus intimiste avec le public. Des premières dates que nous avons pu jouer, j’ai ressenti un contact très fort avec le public avec ces nouvelles chansons. Donc, là, on attend. Avec mon label, on a prévu de sortir des choses régulièrement pendant toute l’année 2021, et puis, quand la situation se débloquera un peu, nous embrayerons sur le live. Pour répondre plus précisément à votre question sur la scénographie, nous n’avons pas véritablement encore eu le temps de nous poser sur cet aspect, préférant dans un premier temps privilégier le son et les arrangements live. Il faudra, je pense, que nous fassions une résidence prochaine pour avancer sur ce point.

Karen Lano © Elena Shmagrinskaya
Karen Lano © Elena Shmagrinskaya

Je n’aime pas trop parler de la pandémie actuelle, mais elle nous concerne pourtant tous. Mise à part la scène, a-t-elle impacté le projet « Muses » ? Et de quelle manière ?

Oui, elle l’a impacté dans le sens où nous avons été contraints de reporter la sortie du disque. Au départ, c’est un album qui devait sortir à l’automne dernier. Ce n’est pas plus mal, finalement parce repousser une sortie d’album permet de mieux travailler en amont et préparer mieux la sortie. Dans un plan stratégique, quand on discute avec le label, une sortie s’accompagne de tellement d’autres choses. Il faut un album, un premier clip, un deuxième, éventuellement un troisième, des petites captations à droite à gauche… Donc, c’est vrai que ça nous a permis de dégager du temps pour mieux préparer la sortie. En ce sens, la pandémie a cassé une dynamique dans laquelle nous nous étions inscrits, mais ce report a été bien utilisé. Après, sortir un album dans les circonstances actuelles, c’est un autre problème. Ça signifie une sortie sans concerts, sans pouvoir présenter les chansons et permettre d’en parler. Construire un planning de sortie de disque est déjà difficile en temps normal, aujourd’hui, c’est devenu quasi mission impossible. En plus, on ne peut pas se dire dans quinze jours nous jouerons à tel endroit, puis ailleurs. Non. D’un jour à l’autre la situation change, et ça, c’est difficile à appréhender.

Avant de vous quitter, j’aimerais vous demander s’il y a une chanson, parmi les dix, pour laquelle vous avez, aujourd’hui, une tendresse particulière. Quand je parle de tendresse, je ne pense pas à ce qu’elle raconte, mais plutôt à quelque chose qui se serait passé autour d’elle, peut-être malgré elle. Pendant son écriture, son enregistrement…

Je dirais « Ophélie » parce que, déjà, c’est une chanson que j’ai écrite entièrement et qui est partie de rien du tout. J’étais seule un jour devant mon clavier et cette mélodie est arrivée. Une mélodie toute simple, très pure. Petit à petit, ce morceau a évolué, avec une forme d’expansion… quand on l’a enregistrée, il y avait une dimension très mystique. L’orage grondait autour de l’église, c’était en fin de journée et il commençait à faire sombre. On a allumé des bougies pour pouvoir l’enregistrer jusqu’au bout. On était dans une ambiance vraiment particulière, silencieuse, à la lueur de la bougie, avec ces voix qui résonnaient, le tambour… il s’est passé vraiment quelque chose ce jour-là. Nous en sommes tous sortis un peu remués…

Propos recueillis par Luc Dehon le 27 janvier 2021.
Photos : Elena Shmagrinskaya

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Author: Luc Dehon