Interview – Rencontre avec Vanessa Philippe

Vanessa Philippe © Elisa Paci

Vanessa Philippe publie aujourd’hui « Soudain les oiseaux », un cinquième album aussi déchirant que sublime, hommage à sa grande sœur disparue il y a un peu plus de deux ans. Émus et séduits par ce projet, nous avons contacté l’artiste afin d’en savoir un peu plus sur son processus créatif mené par l’acceptation du deuil. Bien qu’évoquant la mort, « Soudain les oiseaux » est avant tout un album de vie aux couleurs pop joyeuses. Et si c’était la douleur qui faisait chanter les oiseaux ?

Vous dédiez ce nouvel album à votre sœur qui est décédée l’été 2019. Vous êtes-vous remise rapidement à l’écriture après cet évènement ?

À vrai dire, je n’ai jamais cessé d’écrire. J’avais d’ailleurs commencé à écrire cet album avant qu’elle ne disparaisse. J’avais donc quelques chansons puis je me suis interrompue pendant un moment. Mais j’ai repris l’écriture assez rapidement finalement. C’était un besoin. J’avais besoin de parler d’elle, ça m’a beaucoup aidée. J’étais dans le déni, mais même dans le déni, il y a des choses qui doivent sortir. Au fil du temps, les textes ont évolué et ont pris ce chemin-là. Vous savez, depuis le départ, mes albums sont très personnels, donc celui-ci l’est autant que les autres, si ce n’est plus.

C’est votre cinquième album et le premier sur lequel vous signez l’intégralité des paroles et des musiques.

Effectivement. Sur le précédent, « À l’abri du vent », j’avais écrit et composé la totalité des chansons, mais j’ai préféré en confier cinq à une autre compositrice pour apporter une couleur différente au disque. Sur « Soudain les oiseaux », je tenais vraiment à signer toutes les chansons. Je pense que la démarche est plus sincère dans ce sens. Comme en plus je le dédiais à ma sœur, oui, c’était une évidence.

Vanessa Philippe - Soudain les oiseaux
Vanessa Philippe – Soudain les oiseaux

N’avez-vous pas eu peur de tomber dans l’écueil de l’album de deuil un peu noir et plombant ? Parce que finalement, « Soudain les oiseaux », dans ses musiques et ses arrangements, est plutôt un disque pop joyeux.

C’était ma grande inquiétude. Je ne voulais pas du tout faire des titres tristes et encore moins un album triste. Je sais qu’en guitare voix, j’écris des chansons mélancoliques. C’est pour cette raison que j’aime faire des métaphores. Je n’ai jamais une écriture directe. J’essaye déjà d’apporter de par le texte une certaine forme de légèreté au propos. Après, je souhaitais des musiques joyeuses, effectivement. J’en avais d’ailleurs parlé à Pascal Parisot qui a réalisé le disque. Je voulais un disque tout sauf plombant et triste.

Vanessa Philippe © Elisa Paci
Vanessa Philippe © Elisa Paci

Le visuel, très coloré, va dans ce sens également.

Effectivement. Là aussi, c’était mon souhait. J’ai souhaité apporter au niveau du visuel beaucoup de couleurs et une note d’humour aussi. C’est tout un univers très joyeux que j’ai développé autour ce disque, beaucoup plus que je n’ai pu le faire sur les précédents.

Assez paradoxalement, c’est l’album le plus coloré visuellement parlant que vous avez publié.

C’est vrai. Ça peut paraître bizarre mais vous savez quand on parle de la mort, on parle irrémédiablement de la vie. Bien entendu, le propos est la disparition et la perte, mais ce sont aussi des souvenirs d’enfance que l’on retrouve dans ce disque, des souvenirs joyeux, donc.

Vanessa Philippe © Elisa Paci
Vanessa Philippe © Elisa Paci

Vous aviez déjà travaillé avec Pascal Parisot sur votre précédent album, « À l’abri du vent ». C’était une évidence pour vous de refaire appel à lui pour « Soudain les oiseaux » ?

Oui. Pascal avait fait un travail remarquable sur « À l’abri du vent », très proche de ce que je recherchais. C’était la première fois, à vrai dire, que je m’impliquais dans la création de l’album de A à Z. Auparavant, je donnais des textes et quelques musiques et après, je suivais le processus plus ou moins à distance. Là, avec Pascal, je me suis impliquée du début à la fin. Ça a changé ma façon de voir un album, finalement. Et j’ai trouvé que le résultat sur « À l’abri du vent » était vraiment proche de ma personnalité et de mes aspirations artistiques. Donc, pour « Soudain les oiseaux », dont le propos était d’autant plus personnel, je souhaitais vraiment continuer dans cette direction et retravailler avec Pascal. Nous avions fait ensemble une reprise de Françoise Hardy, « Frag den abenwind », qui est sortie en novembre 2019, juste après le décès de ma sœur. Et le travail que nous avions fait sur ce titre allait totalement dans la direction que je voulais prendre pour le nouvel album.

Un mot sur les trois premiers clips que vous avez publiés et extraits de ce disque, « Suivre le soleil », « Les maux » et « Soudain les oiseaux ». Vous évoquez une trilogie. Racontez-moi un peu la symbolique du poisson rouge…

Bonne question à laquelle je n’ai pas véritablement de réponse ! (sourire) J’ai eu envie d’un poisson rouge, et je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi. Visuellement, il y a quelque chose qui me parlait dans ce poisson rouge, très coloré. C’était en tout cas une présence dont j’avais envie à mes côtés. J’ai donc acheté un poisson rouge en plastique et j’ai souhaité l’utiliser pour les différents visuels et les clips. Sa présence, comme un jouet d’enfant, me rassurait quelque part. J’ai lu par après que le poisson rouge représentait la joie de vivre en Chine. C’était peut-être cette joie de vivre que j’avais tant aimée en lui. Comme l’album s’intitule « Soudain les oiseaux », parfois les journalistes me demandent pourquoi avoir fait le choix de montrer un poisson sur la pochette… (sourire) Mais justement, ça fait partie du côté surréaliste que je développe dans mes chansons. Les choses bizarres et différentes, ça me plait bien ! (sourire) En plus, le poisson est un peu volant, et je trouvais ce parallèle avec les oiseaux intéressant. Dans une période de deuil, on nage entre deux mondes, on est un peu perdu et désorienté. Tout se bouscule dans tous les sens. On est un peu isolé aussi. Ce poisson rouge faisait, à mon sens, le lien entre tout ceci.

Le poisson rouge est souvent aussi prisonnier. Il tourne dans son bocal.

Tout à fait. D’ailleurs dans le premier clip, « Suivre le soleil », je gravite autour d’un fauteuil comme un poisson qui tournerait en rond dans son bocal. Il y avait une évidence entre le poisson rouge et ce que je ressentais. Parce que finalement, quand j’ai écrit les chansons, que je les ai enregistrées, que j’ai tourné les clips… j’étais sous le choc, mais avec une envie de quelque chose positif. Je ressens toujours ça aujourd’hui, mais ça s’apaise au fur et à mesure…

Vous aviez donc parlé de trilogie avec ces trois premiers extraits de l’album, ça veut dire que maintenant, on passe à autre chose ?

Voilà. Ces trois clips formaient une trilogie pour moi. Ce n’était pas forcément très réfléchi ni calculé à la base, je le sentais « comme ça ». Ce sont trois singles qui sont sortis en amont de la sortie de l’album et qui le définissaient assez bien. Là, du coup, les prochains clips qui vont être réalisés seront sans poisson rouge. On va rester dans les mêmes couleurs et la même démarche, mais sans le poisson rouge. Dans l’idée, j’aimerais un clip pour chaque chanson. Nous publions d’ailleurs un clip concomitamment à sortie d’album, « Pantalon de soi », que j’ai également réalisé.

Tout le travail visuel qui accompagne votre musique est toujours très recherché et référencé. J’ai l’impression que c’est une partie de votre job que vous aimez particulièrement.

Étant danseuse et chorégraphe en parallèle, oui, l’image est un exercice sur lequel je prends  énormément de plaisir à travailler. J’avais déjà commencé à travailler le visuel bien avant qu’il ne soit question de sortir le disque. Le visuel me passionne autant que l’écriture ou la composition. Ça m’amuse à vrai dire. J’adore poser ma caméra et laisser venir les idées au fur et à mesure. J’aime aussi ne pas savoir où je vais ni comment je vais y aller. Laisser la place à la création, c’est formidable. Je me laisse influencer par l’endroit dans lequel je suis, l’état dans lequel je suis, ce que j’ai vécu dans la journée… La création d’images est associée à la liberté totale en ce qui me concerne. Je pense que là joue aussi le fait que je sois danseuse et chorégraphe. Tout ce qui est mise en scène et mouvement me parle énormément. J’avais d’ailleurs, avant qu’il ne soit question de sortir l’album, créé une chorégraphie pour ma sœur. C’était en août 2020, un an après sa disparation. Je venais de suivre une formation intensive avec l’école Martha Graham à New-York et j’ai créé cette vidéo de danse « Suddenly the birds », que je lui ai dédié. C’était le début de « Soudain les oiseaux »…

« Soudain les oiseaux » est un titre fort, il donne d’ailleurs son nom à l’album. À quel moment l’avez-vous écrit ?

« Soudain les oiseaux » est effectivement le titre principal de l’album. J’ai d’ailleurs mis un bon moment avant de le finaliser, je l’ai écrit en plusieurs morceaux. Il a mis un temps fou à être écrit et du coup, les autres chansons se sont créées autour de lui. J’ai rapidement eu les couplets, le refrain a été une autre paire de manches. Je l’ai écrit, réécrit… Après, ça a été presque comme une évidence qu’il allait donner son nom à l’album. La soudaineté évoque celle du décès de ma sœur. Pour supporter la douleur, je me suis imaginé qu’elle s’était transformée en oiseau. J’ai écrit ce texte aussi pendant une période de confinement, où tout allait au ralenti, où on pouvait entendre le chant des oiseaux. Tout ça a rendu ce texte central dans la création de l’album.

Vanessa Philippe © Elisa Paci
Vanessa Philippe © Elisa Paci

Faisons un très bref aparté sur la pandémie et les confinements. Ont-ils impacté votre projet ?

Pas vraiment. J’étais tellement anesthésiée par le choc suite à la disparition de ma sœur que je suis passée un peu à côté. On ne peut pas dire que ça m’a laissée indifférente, mais disons que j’étais ailleurs. Je parle là du premier confinement, début 2020. Finalement, ce confinement, je l’ai vécu comme un moment entre parenthèse où j’ai pu me retrouver dans ma bulle. J’ai eu le temps de travailler sur les émotions que je ressentais et ainsi les accepter.

Vous avez conservé une version live de « Malgré tout ». Pourquoi ce choix ?

C’est un choix commun avec Pascal. Ça lui donnait un petit côté « à part ». C’est une chanson qui n’est pas vraiment très drôle… « C’est ta mort qui me tape sur le système, c’est ta mort qui me tue »… Et le fait d’avoir choisi une version live permettait de prendre un peu de recul par rapport à ce qu’elle évoque. Ce sont des détails, mais c’est ce qui est formidable dans le travail de réalisation. On oublie trop souvent combien ce travail est essentiel. Sur ce titre en particulier, nous avons pensé avec Pascal qu’une version live lui donnerait une forme de légèreté, la rendrait moins plombante. La situer dans un bar avec des gens qui discutent crée une forme de détachement que je trouvais intéressant.

Vanessa Philippe © Elisa Paci
Vanessa Philippe © Elisa Paci

L’album est d’ailleurs parsemé de bruits autres que la musique pure, le chant des oiseaux, des rires d’enfants… C’est une façon aussi de « planter le décors » et apporter une forme de respiration ?

Oui, c’est ça. Sur « Trop de larmes », on entend par exemple des enfants jouer dans un parc. J’aime amener la vie dans la chanson au-delà de la chanson en elle-même. J’ai d’ailleurs le désir d’enregistrer un album dans un milieu urbain, où il y aurait plein de bruits de la ville autour. Ici, ça a été fait de façon artificielle, avec des samples. Je trouve que tout ceci ajoute de la vie à des chansons qui en l’occurrence, ici, parlent de la mort, que ce soient les enfants qui crient, les verres dans le bar ou les oiseaux qui chantent. Il y a aussi toute la dimension du rapport à l’enfance, puisqu’il s’agit ici aussi des souvenirs de deux sœurs.

Mise à part « Sister » dont le texte est très frontal, vous restez toujours dans une certaine forme de poésie et de détachement.

Effectivement, « Sister » est la chanson la plus directe. Les autres titres évoquent le deuil mais j’ai essayé qu’ils puissent parler à tout un chacun, et qu’ils puissent, peut-être pour certains d’entre eux, évoquer d’autres choses aux auditeurs. C’est l’intérêt de toute forme d’Art, finalement.

L’album se termine par « Paradise », peut-on parler d’une forme d’apaisement ?

Oui, tout à fait. J’ai d’ailleurs pendant un bon moment hésité à appeler cet album « Paradise ». J’ai rapidement fait marche arrière au vu du nombre d’albums qui portaient ce nom. Et de toute façon, ce n’était pas assez fort et ça ne me correspondait pas assez. Par contre, ça reste une chanson très importante dans le disque. C’est la dernière. Après toute cette agitation, il y a une forme d’apaisement et de résignation. « J’espère que tu es au Paradis et que tout va bien »…

Vanessa Philippe © Elisa Paci
Vanessa Philippe © Elisa Paci

Avez-vous une petite tendresse particulière pour l’une ou l’autre chanson ?

Peut-être « Les maux ». C’est un clip que j’ai tourné à la piscine Edouard Pailleron à Paris. C’était dans une période de confinement, le deuxième, je pense. J’étais seule dans le bassin et je m’amusais avec mon poisson rouge et mon énorme bouée. C’était un moment très particulier, une parenthèse, une sorte de retour à l’enfance. Elisa Paci a fait des photos à ce moment-là. C’était un moment apaisant de me retrouver seule dans cette grande piscine éclairée par le soleil…

Les époques, le propos et la forme sont différents, mais je trouve que « Soudain les oiseaux » fait écho à votre premier album « La dérive » paru en 2008. Me rejoignez-vous sur ce point ?

Je n’y avais pas pensé, mais on peut voir un écho entre les deux. « La dérive » est un album de rupture également. Le titre « La dérive » évoque également un deuil. Le visuel était très sombre, et le propos beaucoup plus mélancolique… Je vais vous faire une confidence, ma sœur me disait toujours que « La dérive » lui filait le bourdon… Elle préférait de loin « La fille sans qualités ». C’est aussi pour cette raison que je me devais de faire un album joyeux avec « Soudain les oiseaux ».

Dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques heures de la sortie de cet album ?

Je suis très impatiente de le partager. Je suis aussi soulagée qu’il voit enfin le jour, et heureuse. Je suis contente de rendre hommage à ma sœur avec ces chansons. J’ai l’impression, quelque part, de la faire revivre un petit peu…  Je n’ai pas voulu parler pour elle, mais dans ces chansons, le moi n’est pas toujours moi, c’est parfois d’elle que je parle. Qu’est-elle devenue ? Lui donner la parole m’a permis de la faire revivre d’une certaine manière…

Propos recueillis par Luc Dehon le 19 janvier 2022.
Photos : Elisa Paci

Liens utiles :
Facebook : @vanessaphilippemusique | https://www.facebook.com/vanessaphilippemusique
Instagram : @vansphi | https://www.instagram.com/vansphi/

Author: Luc Dehon