Interview – Rencontre avec Maud Lübeck

Maud Lübeck © Ph. Lebruman

Maud Lübeck publie ce vendredi « 1988, chroniques d’un adieu », un quatrième album aussi déchirant et bouleversant que doux et enveloppant, aussi paradoxal que cela puisse paraitre. L’histoire d’une adolescente de quinze ans confrontée à la mort de celle qu’elle aimait en silence. Profondément émus et touchés par ce disque, nous avons contacté Maud pour en savoir plus sur ce projet qui frôle le sublime, n’ayons pas peur des mots. Comment et pourquoi l’artiste a rouvert le journal intime de ses quinze ans et en a fait un grand et beau disque. Un roman musical. Un film, presque.

Maud Lübeck - 1988, chroniques d’un adieu
Maud Lübeck – 1988, chroniques d’un adieu

Cette histoire d’amour et ce deuil que vous racontez dans « 1988, Chroniques d’un adieu », vous songiez depuis longtemps à en faire un album ? Déjà dans « L’amour en boîte », sur votre premier album, vous évoquiez cette histoire…

Effectivement. Cette histoire, je m’étais fait la promesse de la raconter quand j’avais quinze ans. Je voulais un jour en faire quelque chose. Mais je n’en imaginais pas la forme et n’avais aucune idée de quand je le ferais ni pourrais le faire. Je ne sais pas quel a été le déclic précis qui a fait que je me suis dit que c’était le moment d’honorer cette promesse. Mais en tout cas, avant de me replonger dans le journal intime de cette époque, dont je me suis nourrie pour écrire les chansons, j’avais déjà posé différentes choses. Je savais qu’il était temps d’en parler, que c’était le moment. J’avais des souvenirs très précis de cette époque et je souhaitais aborder ce projet par l’angle du deuil, tout en respectant une certaine chronologie. Le choc de l’annonce, la colère, le déni, etc… J’ai donc fait un plan de travail et c’est après seulement que j’ai ouvert mon petit carnet et que j’ai mis en marche la réelle création. Il y a vraiment eu un temps pour que les choses arrivent à maturité. Je me rends compte avec le temps que c’est mon truc, les albums concepts. J’aime prendre le temps de raconter une histoire et explorer les sentiments… (sourire)

Avec le recul, le fait de vous retrouver confinée, a-t-il joué dans la création de cet album ? Aurait-il vu le jour si vous n’aviez pas été obligée de vous isoler ?

C’est difficile de répondre à votre question. Je pense que le confinement a aidé à la création mais n’en a pas été le déclencheur puisque j’avais commencé à écrire peu de temps avant déjà, tout en ne sachant pas véritablement si ça allait aboutir tout de suite. J’aime bien l’idée de m’isoler le temps de la création et ce confinement est tombé au bon moment, si je puis m’exprimer ainsi. Là, je n’avais pas d’autre choix que de vivre en huis-clos et me retrouver dans des conditions favorables. Vous savez, mon envie était de faire l’album de mes quinze ans en piano chant. Ce qui a surtout été intéressant avec ce confinement, c’est que je me suis retrouvée dans une bulle. Ça a été rassurant, cette création, finalement. On avait tous peur de tout ce qui se passait autour de nous, et moi, la création de cet album a été ma petite bulle rassurante dans laquelle je me réfugiais, d’une certaine manière. Quand j’avais quinze ans, je passais tout mon temps libre sur mon piano, comme une sorte de refuge. C’était une période difficile et le piano était ma bulle. Donc, avec ce confinement, je me suis retrouvée dans une situation différente, certes, mais assez similaire finalement.

Maud Lübeck © Ph. Lebruman
Maud Lübeck © Ph. Lebruman

Vous vous êtes retrouvée confinée sans votre piano. Ça a dû bousculer vos habitudes de travail.

Il a fallu que je change ma méthode de travail, c’est certain. Et d’ailleurs on l’entend très bien quand on prête attention. Les morceaux que j’ai créés juste avant le confinement sont beaucoup plus pianistiques que ceux écrits pendant. Je pense notamment à « Mes lendemain », « Un jour sur terre », « Aucune »… Pendant le confinement, je me suis retrouvé juste avec un mon ordinateur et un tout petit clavier maître… le champ des possibles était tout de suite plus réduit ! Sans piano, je me suis interdit les arrangements, par exemple. D’habitude, je fais tout en même temps avec un enregistreur sur le piano. Là, j’ai plutôt créé des boucles. Ce sont des titres comme « Était-ce toi ? », « Non ». Donc, oui, ça a bousculé mes habitudes…

Aviez-vous votre journal intime à vos côtés quand vous avez écrit les chansons. Et si on va plus loin, aviez-vous déjà écrit des textes ou posé des mots précis à l’époque ?

La matière première des textes vient clairement de ce journal. Je n’avais pas écrit de textes à proprement parler, mais c’est un journal que je tenais au quotidien. Je ne m’étais jamais replongée dedans pendant toutes ces années. Ce fut d’ailleurs assez étrange. Il y avait beaucoup de mots lancés, ou plutôt jetés, sur le papier. Il y a des pages entières de « Pourquoi ? » ou de « Non », par exemple. Ce sont des mots qui ont donné leur nom à deux chansons. Donc oui, je suis partie de mots écrits à l’époque et j’ai reconstruit l’histoire. Le recul m’a permis de faire ça. À l’époque, j’étais dans une émotion beaucoup trop à vif et beaucoup plus brute. Et tellement brute qu’il m’aurait été impossible, je pense, de poser de jolis mots. Aujourd’hui, avec le temps, c’est devenu possible.

Nous reparlerons tout à l’heure du clip de « Au voleur », mais est-ce le journal intime en question que l’on voit dans les premières images ?

C’est le vrai de vrai ! (rires) Et là, je l’ouvre face caméra… C’est tout le paradoxe de ce disque. Je ne veux pas qu’on l’ouvre ce journal ni que quiconque le lise, il doit rester secret, mais j’en ai fait un disque. La réalisatrice du clip, Marlène Génissel, m’a d’ailleurs rassurée en m’expliquant que l’image serait floue et qu’on ne pourrait pas lire ce qui était écrit dedans…

C’est un album d’amour et de deuil, il est bouleversant et souvent même déchirant. Et paradoxalement, lorsqu’on l’écoute, il y a un sentiment de douceur et d’apaisement qui s’en dégage. A-t-il été difficile à écrire ?

La création de ce disque a été très apaisante. C’est fou parce que c’est une histoire que j’ai un peu tenté de fuir toute ma vie pour me reconstruire. Et finalement, en y retournant, je me rends compte que le fait de vivre avec me fait beaucoup de bien. Bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc, il reste des choses un peu sensibles, mais pas tant que ça, finalement. Tout a été très doux. Écrire ce disque m’a permis de me retrouver. Celle qui a écrit ce disque vient de l’après. Donc, je savais quand je l’écrivais, j’allais m’en sortir. Chose que je ne pouvais pas savoir à l’époque. C’est un peu comme si j’étais allée voir l’adolescente de quinze ans que j’étais et que je lui disais que ça allait aller. De ce point de vue, ça m’a apaisée. Les retrouvailles avec mon fantôme ont été assez douces… (sourire)

Maud Lübeck © Ph. Lebruman
Maud Lübeck © Ph. Lebruman

C’est la première fois que vous n’êtes pas seule aux manettes et que vous enregistrez avec des musiciens.

Effectivement, mes précédents albums je les ai enregistrés seule, avec des musiciens virtuels. Là, j’ai fait appel à de vrais musiciens externes. Je suis arrivée en studio avec des maquettes très précises. J’avais cette peur, et ce au-delà même de l’histoire que racontait ce disque en tant que telle, que le projet ne m’échappe et ne soit plus le reflet de celui que je voulais publier. J’avais peur qu’on ne sorte du carcan que j’avais établi, en fait. Tout en ayant envie d’en sortir, aussi paradoxal que cela ne puisse paraitre. Mon principal souhait était de rendre cet album vivant. À partir du moment où un musicien rentre dans la boucle et joue sa partie, son interprétation rentre en ligne de compte. Donc, la démarche n’a pas été forcément évidente au départ, mais ce sont des musiciens que j’adore et je suis très contente du résultat.

Ça n’a pas dû être évident de partager une histoire aussi intime, dans un premier temps avec les musiciens, puis aujourd’hui avec le public.

Le partage avec les musiciens fut plutôt émouvant, je les ai sentis profondément touchés par le propos du disque. Quant au public, je n’ai encore eu que peu de retours, mais tous ont été dans ce sens. J’en suis la plus heureuse.

Maud Lübeck © Ph. Lebruman
Maud Lübeck © Ph. Lebruman

Trois femmes vous rejoignent sur ce disque. Nicole Garcia, Irène Jacob et Clotilde Hesme. Trois comédiennes et non des chanteuses. Comment sont-elles arrivées sur le projet ? Et pourquoi les avoir choisies elles ?

J’avais très envie que ce soient des actrices qui me rejoignent sur cet album parce que je voulais le rendre cinématographique. Déjà parce qu’il raconte une histoire, et parce que j’avais plein d’images dans la tête. C’est un peu le film d’une époque, celle de mon adolescence. J’ai pensé qu’en faisant intervenir des comédiennes, leur voix et leur interprétation suggéreraient des images supplémentaires. La voix de Nicole Garcia, par exemple, dès qu’on l’entend, on est dans un film. Je voulais donc cet effet. Et je suis ravie parce qu’aujourd’hui, quand j’écoute le disque et entends leurs voix, c’est l’effet que ça me fait. Je les ai contactées chacune pour des raisons différentes. Nicole Garcia est une actrice dont j’étais très fan à quinze ans. Et donc, dans l’idée que j’avais de faire l’album de mes quinze ans, j’aimais qu’y participe une actrice qui avait compté pour moi à cette époque. Après, la magie de la vie a fait que mon éditeur soit ami avec elle, donc la connexion s’est faite très simplement. Irène Jacob, c’est en rapport au film « La double vie de Véronique » qui m’a énormément marquée quand il est sorti. Il a fait écho avec mon histoire. Quant à Clotilde Hesme, c’est en rapport avec « Les chansons d’Amour » qui me renvoie aussi à cette histoire. Après, j’ai souhaité aussi que les trois apparaissent dans cet album pour ce qu’elles sont, ce qu’elles représentent et leurs voix respectives.

« 1988, chroniques d’un adieu » est effectivement un album très cinématographique. Avez-vous l’envie de poursuivre l’aventure en allant au-delà de la musique, peut-être vers le cinéma ou le  roman peut-être ?

J’adorerais en faire un film à vrai dire. L’histoire s’y prête complètement. J’ai d’ailleurs construit l’album ainsi, comme la trame d’un film imaginaire. Je suis actuellement dans cette réflexion. Après, je ne sais pas du tout avec qui je pourrais travailler ni comment mettre ce projet sur les rails… mais j’y pense. Vous savez, je suis très cinéphile, mais de là à réaliser un film, c’est un pas que je ne pourrais pas franchir seule. Mais j’adorerais adapter cet album en images, les chansons seraient chantées par les comédiennes qui joueraient dans ce film… Oui, faire une adaptation me plairait énormément. Quand j’étais ado, après cette histoire, j’ai écrit le synopsis d’un Opéra. Je n’ai jamais voulu me lancer dans ce projet qui est assez compliqué à mettre en œuvre, mais ça reste dans un coin de mon esprit. Je l’ai relu récemment, le projet tient la route, donc, ça pourrait faire partie de cette réflexion que j’ai en ce moment avec une éventuelle adaptation de l’album… C’est une histoire qui va peut-être se poursuivre, qui sait ?… (sourire)

Un mot sur le clip de « Au voleur » réalisé par Marlène Génissel. Très cinématographique.

J’adore être sur un plateau de tournage. Là, nous avons tourné dans de bonnes conditions avec des professionnels qui travaillent pour l’industrie cinématographique. J’adorerais clipper chaque morceau de l’album. Je ne sais pas si je vais y arriver, mais j’aimerais beaucoup. C’est un travail qui me plait beaucoup. J’aimerais, dans un premier temps tourner un clip pour « Était-ce toi ? » et « L’Éternité ».

Un mot sur le visuel de l’album. Cette photo très élégante de Philippe Lebruman.

Je voulais un clair-obscur, je trouvais que ça collait bien avec le contenu de l’album. J’ai contacté Philippe Lebruman pour cette raison. J’avais beaucoup aimé son travail sur un album de Rover. C’était vraiment la direction que je voulais prendre, j’en ai discuté avec lui et nous avons fait cette séance.

Il y a aussi un très joli travail qui a été fait sur le livret, avec des mots écrits à l’époque, je suppose, et cette couverture.

C’est moi qui ai fait tout ce travail de mise en pages. J’y ai passé des heures et des heures. Je voulais que quand on rentre dans l’album, on rentre dans le carnet. C’est pour cette raison que la couverture du livret, c’est la couverture de mon carnet. Et j’ai trouvé intéressant d’y glisser des annotations de l’époque pour que l’immersion soit totale.

Sur scène, ça va se passer comment ?

Je pense que je vais jouer des morceaux que j’ai écrits pour cet album mais je n’ai pas inclus dedans. Peut-être aussi que je lirai quelques petits extraits de ce journal. Dans la forme, je pense que nous serons dans un piano-chant-cordes. Après, je suis en train de travailler une lecture musicale de journaux de deuil d’écrivains. Tout ça est en chantier, la mise en place n’est pas du tout claire, donc c’est un peu difficile d’en parler aujourd’hui. En tout cas, mon souhait est de continuer à dérouler cette histoire sur scène. Je n’ai pas envie de faire un récital, je veux conserver le climat du disque.

Dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques jours de la sortie ce qui est, de mon point de vue, l’un de vos albums les plus intimes et les plus touchants ?

Comme je vous le disais tout à l’heure, je n’ai pas encore eu énormément de retours, mais ceux que j’ai eu sont plutôt positifs. Je suis très touchée de ce que les gens m’en disent. Ça peut être dangereux d’écrire un album consacré à la mort d’un être aimé. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus évident sur le papier… et pourtant, j’ai l’impression que ça se passe très bien. Je vois que l’album touche et tous les retours que j’ai me font énormément de bien. Du coup, je suis plutôt sereine. C’est une histoire très forte pour moi. Je suis d’ailleurs venue à la musique par ce biais. J’ai commencé à créer à cette époque. L’écriture de cet album m’a permis et me permet aujourd’hui de rentrer à nouveau dans cette bulle. Du coup, tout ce qui se passe autour est assez incroyable…

Propos recueillis par Luc Dehon le 3 février 2022.
Photos : Philippe Lebruman

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Author: Luc Dehon