Interview – Rencontre avec Mâle

Mâle DR

Mâle a déjà dévoilé plusieurs titres, dont les excellents « Tennis Revers » et « La Sauvage ». Séduits par le côté cold, dark et synthétique de sa production musicale, nous l’avons contactée afin d’en savoir un peu plus sur son parcours, son EP éponyme qui vient de sortir et ses différents projets. Elle fait notamment partie des artistes sélectionnés pour le Inouïs du Printemps de Bourges cette année. Rencontre avec Mâle…

Avant de parler de ce premier Ep éponyme qui vient de paraître, j’aimerais que l’on remonte un peu dans le temps, et à votre petite enfance plus précisément. Quelle musique vos parents vous ont-ils fait écouter ?

Je suis une enfant qui a grandi avec la musique populaire qui passait à la radio, donc, essentiellement de la variété française. Charles Aznavour, Jean-Jacques Goldman… J’ai d’ailleurs conservé une affinité très forte avec la variété française. Ce sont en tout cas mes premiers souvenirs musicaux. Je n’avais pas des parents qui écoutaient les Beatles ou les Stones. La curiosité musicale est venue bien plus tard.

Mâle DR
Mâle DR

Vers l’adolescence… à cette époque, qu’écoutez-vous ?

J’ai la chance d’avoir une grande sœur qui m’a fait écouter tout un tas de choses. J’ai un souvenir très clair de RadioHead. C’est clairement le groupe qui m’a donné envie d’écrire des chansons. À l’époque, je n’avais aucune envie particulière de faire de la musique. Mais RadioHead a été comme un déclencheur. Déjà, au niveau de l’anglais… puisque j’étais vraiment nulle à l’école (rires). Je me suis intéressée à la langue, j’ai voulu la comprendre, puis l’écrire. C’est donc vraiment ce rock anglo-saxon avec ses guitares saturées et parfois un petit côté électronique qui m’a ouverte à la musique.

Comme beaucoup d’ados, vous montez des groupes ?

J’ai commencé vers 16 / 17 ans les cours de guitare. Je n’avais pas envie de faire un parcours classique, ce qui m’importait, c’était d’apprendre très vite quelques accords pour pouvoir écrire mes propres chansons. Je n’avais en tout cas pas en tête l’idée de faire des concerts. Si mes souvenirs sont bons, un tremplin a été organisé dans mon lycée et c’était la toute première fois que je choisissais un nom d’artiste, et que je chantais mes chansons guitare / voix sur scène. C’était tout nouveau pour moi.

Les textes, à l’époque, vous les écriviez en anglais ou en français ?

J’étais vraiment sur une écriture en anglais. Je ne sais pas si c’était par pudeur véritablement… mais comme j’écoutais quasi exclusivement à cette époque de la chanson anglaise, c’était plus naturel pour moi. Le français est venu bien plus tard, et sur commande. La chanson française a beaucoup évolué aujourd’hui, mais à l’époque j’avais un peu l’impression d’être dans un cliché, un truc un peu ringard. Mais que j’aimais, paradoxalement (sourire). J’avais beaucoup de mal à écrire en français. Ce n’est que quelques années plus tard que je me suis rendue compte que mon écriture en français pouvait être aussi fluide que celle en anglais. C’était un peu bancal au début, mais j’y ai pris énormément goût et aujourd’hui, j’aurais beaucoup de mal à revenir en arrière.

Ensuite, vous montez à Paris et signez chez AZ.

Oui, c’était en 2010. On m’a fait des commandes de musique à l’image pour des marques comme Etam, Chanel, Pentax, etc… Et c’est là que je me suis rendue compte que j’étais capable d’écrire une pop un peu plus gaie que celle des morceaux de rock ultra mélancoliques que j’écrivais avant. La musique à l’image est un exercice qui m’a beaucoup plu. J’ai donc rencontré un éditeur et j’ai commencé à gagner un peu de sous avec ça. J’ai rencontré à cette époque un DA de chez AZ, qui m’a signé pour un maxi single, « Colorfield » que j’ai publié sous le nom de Loheem. C’était ma première expérience professionnelle. Et j’ai démarré fort. On a enregistré aux Studios ICP à Bruxelles. Universal n’a jamais lésiné sur les moyens… je me suis retrouvée dans ce studio où enregistraient toutes les plus grandes stars du moment… (sourire) Avec du recul, je me rends compte que je n’ai pas profité assez de la chance qui m’avait été offerte. J’ai eu l’impression d’avoir été jetée dans la fosse aux lions. C’était assez fou, mais ça reste une super expérience.

Après, retour dans le Sud, et vous intégrez le SuperHomard.

Oui, après la sortie de ce disque, ça devient un peu galère sur Paris. Le DA du label a changé… et c’est devenu très compliqué. Je suis donc redescendue dans le Sud, mon pays natal. C’était en 2012. J’ai continué un peu mon projet en indé, mais vraiment juste histoire de me faire plaisir et garder la main. En 2016, je rencontre Le SuperHomard. Et j’ai enregistré et tourné avec eux jusqu’en 2020. On a fait plein de festival. C’est là que je me suis fait la main sur scène. C’était la première fois que je n’étais qu’interprète et que je chantais des chansons qui n’étaient pas de moi.

Mâle DR
Mâle DR

Le projet Mâle prend forme à cette époque.

Oui. Fin 2018 / début 2019, je me suis rendue à l’évidence : J’en avais un peu marre de chanter les chansons de quelqu’un d’autre. J’avais vraiment envie d’avoir un projet qui corresponde à 100% à la femme que j’étais devenue. Naturellement, j’ai commencé à écrire quelques petites chansons avec Benoît que j’avais rencontré dans Le SuperHomard. Nous nous entendions bien. Tout était très simple, très naturel.

Avec Mâle vous développez une esthétique sonore synthétique, cold, et même dark par moment. C’était une de vos envies de départ quand vous avez débuté ce projet ou est-ce que ça s’est dessiné avec le temps ?

Le côté cold était un de mes souhaits. C’était la musique que j’écoutais et qui me plaisait le plus en fait. J’avais envie de mêler ce côté cold à de la chanson française. Dans cet EP, je me suis fait un peu plaisir. Il est un peu un pot-pourri de tout ce que j’aime dans la musique (sourire)… le côté synthétique, parfois le côté un peu brut, le côté cold… Je savais bien en le publiant qu’il n’y avait pas de véritable fil rouge, mais ce n’était pas grave, on s’est fait plaisir et je suis très contente du résultat. Nous ne nous sommes pas mis de barrières, nous avons juste fait la musique qui nous plaisait et qui nous faisait plaisir.

Le pseudo « Mâle », ça a été une évidence ?

Oui, bizarrement. Je n’ai pas vraiment le souvenir précis de quand il est arrivé. Mais quand on crée un projet, on se pose tout un tas de questions quant au nom de ce projet… J’ai griffonné plein de mots et d’idées sur un papier, mais rien ne collait. Puis ce mot est arrivé, comme par enchantement. Je ne me suis pas posé de questions supplémentaires. Mâle était née. Sur scène, j’avais décidé d’être seule, mes chansons parlaient de femme forte qui se relève… ce contrepied m’a plu tout de suite. C’était une évidence.

Mâle DR
Mâle DR

En mars 2020, début du premier confinement, vous en êtes où dans le projet Mâle ?

Très honnêtement, à cette époque, Mâle est un peu au deuxième plan. J’étais toujours dans Le SuperHomard, Mâle était donc un side project que je menais à côté, mais tout doucement. Le confinement a fait que Le SuperHomard a changé de line up. J’ai été éjectée du projet et donc, je me suis dit que c’était le bon moment pour me consacrer à mon propre projet. Tout ce temps libre a été libéré pour Mâle. Pas mal de chansons ont été terminées à cette époque. Par contre, les mixes n’étaient pas terminés, eux. Donc Benoît a mis un coup de collier pour les terminer. On a même ajouté une chanson.

Et là, à cette époque, vous envisagez de le sortir quand même, malgré la conjoncture ?

Oui. C’était une évidence, même si je savais que le défendre sur scène allait être très compliqué, voire impossible dans un premier temps. Finalement, le confinement a boosté la sortie du projet. Sans confinement, j’aurais continué probablement à tourner avec Le SuperHomard, ce qui ne me permettait pas de dégager beaucoup de temps pour un autre projet.

Le fait de ne pas pouvoir défendre cet EP sur scène, c’est tout de même un frein au projet, non ?

C’est bizarre… quand on est une artiste émergente comme je le suis, la meilleur, voire la seule, façon de défendre son projet et de le faire vivre, c’est d’aller sur scène. J’avais en tête de faire des premières parties et ce genre de choses… ben… nous avons été contraints de revoir les choses différemment ! Une sortie digitale uniquement, et sans scène, c’est assez bizarre. Mais nous n’avons pas le choix. Il faut faire avec. J’ai en tout cas hâte de découvrir un public qui pourrait être sensible à ma musique.

La scène, parlons-en tout de même un peu. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous la conceviez seule.

C’est ça. La scène est complètement assumée bandes son et voix. Il n’y aura pas d’instrument sur scène. C’était le parti pris de départ. Oui, je sais écrire de la musique, je sais jouer d’un instrument, mais pour la scène, ce n’est pas grave si on ne voit pas tout ce côté-là. Je veux être seule sur scène à la manière d’un rappeur et montrer que je peux tenir une scène toute seule face à un public. C’est totalement assumé. Les prods ont été un peu épurées pour la scène, de manière à avoir une qualité sonore parfaite. Nous sommes d’ailleurs en train de travailler en résidence tous ces aspects en ce moment, du moins quand on peut… (sourire)

« Tennis Revers » et « La Sauvage » ont tous les deux bénéficié c’un clip. Quelle importance accordez-vous au visuel qui accompagne votre musique ?

C’était à la fois une évidence et une énorme envie d’avoir des clips. Je n’en avais jamais vraiment eu auparavant, du moins, pas avec une écriture et un tournage comme ces deux clips qui ont été publiés. Je savais qu’il fallait le faire, j’en avais une énorme envie, et en même temps, j’étais un peu dans le flou parce que je n’en avais aucune expérience. J’ai donc laissé carte blanche aux réalisateurs. Et avec le recul, j’en suis très satisfaite, ça m’a permis d’avoir une autre écoute de ma musique. Au final, je suis assez contente de ces deux clips, et notamment celui de « La Sauvage » qui correspond parfaitement à l’idée que j’ai du morceau. Après, je ne suis pas vraiment super à l’aise face caméra… mais je me suis prêtée au jeu, j’ai finalement trouvé l’exercice plutôt amusant. Vous savez, tout ce qui est visuel, graphique, esthétique… c’est très important pour moi étant dessinatrice et sérigraphe en parallèle. Je m’intéresse énormément à toutes ces autres formes d’art autour de la musique. Tout est lié.

Mâle, © Alice Lemarin
Mâle, © Alice Lemarin

De nouveaux clips sont prévus ?

Il le faudrait, oui… mais ce n’est, très honnêtement, pas véritablement prévu. J’avoue qu’on essaye de recevoir des subventions parce que malheureusement, un clip, ça coûte de l’argent… et vu qu’on ne peut pas faire de concerts, on ne peut pas faire rentrer d’argent… donc c’est beaucoup de paperasse. C’est tout le côté ch*** du métier ! (rires) On remplit des papiers pour avoir d’hypothétiques aides de la région, de la Sacem… Un artiste doit gérer tout ça. Seul le plus souvent. Mais du coup, ça fait partie du métier, ça permet de comprendre vraiment ce qu’on fait. C’est un combat de tous les jours. Et un apprentissage. Donc, j’espère que ça va se libérer un peu et qu’on pourra tourner un troisième clip.

Auriez-vous une petite anecdote à propos de l’une ou l’autre des chansons ?

« J’veux pas m’en faire » est une chanson très brute, piano / voix. J’ai écrit cette chanson à une période où j’étais un peu bloquée dans un cercle infernal de non-inspiration. Je me suis mise à mon synthé sans grande ambition et finalement, et j’ai pondu cette chanson de A à Z, du premier mot jusqu’au dernier. C’était très intuitif, je n’ai réfléchi à rien. . J’étais dans un état de lâcher prise total. C’était presque de l’ordre du surnaturel. Il fallait donc qu’elle reste telle quelle. Ce morceau, nous ne l’avons pas véritablement produit, on a préféré le laisser brut de décoffrage.

Vous avez beaucoup de matière à l’heure actuelle ?

Pas tant que ça finalement. J’ai par contre beaucoup de « petites matières », des démos d’une minute que j’ai mises de côté. Pour l’instant, l’inspiration bloque parfois complètement, puis elle revient sans crier gare. En ce moment, j’ai aussi à cœur à m’adonner à mes autres projets artistiques, que ce soit le dessin, la céramique ou la sérigraphie. Ça me permet un lâcher prise artistique sans trop de réflexion, alors que quand je me mets à mon ordi ou mon piano, j’ai tout de suite une sorte de petite pression qui me tombe dessus et qui finalement me bloque. Par contre, j’ai écrit un morceau il y a peu. La démo s’est faite tout naturellement, le morceau m’est littéralement tombé dessus. Au bout du compte, je dois avoir une dizaine de morceaux à l’heure actuelle, et des centaines de petites bribes qui sont des morceaux en devenir.

La suite, vous l’envisagez comment ? Un deuxième EP ou un véritable album ?

Je pense un deuxième EP. Un album, je pense sincèrement que ce serait un peu trop tôt. En plus, avec l’actualité, tout reste assez flou, donc le format EP me paraît plus judicieux. Et puis, j’ai encore envie d’expérimenter d’autres choses. J’ai à cœur notamment de lier le côté dessin et chanson. Les Inouïs du Printemps de Bourges qui arrivent vont peut-être aussi jouer un peu un rôle de tremplin…

Ça vous a fait quoi votre sélection au Inouïs du printemps de Bourges ?

(sourire) Je ne m’y attendais pas vraiment. J’y avais déjà participé avec d’autres projets. Mais là, être sélectionnée pour les auditions, et en plus faire partie des gagnants, en étant une femme seule en scène… je n’y aurais pas cru. Je suis heureuse en tant que femme et en tant qu’artiste de faire partie des gagnants.

Mâle, © Alice Lemarin
Mâle, © Alice Lemarin

Un support physique est-il envisagé ?

J’aimerais beaucoup. J’avoue que nous avions prévu un CD et un vinyle. Mais sans concerts, c’est un peu – beaucoup – compliqué. Parce que le but, c’est de les vendre après les concerts quand on rencontre le public. J’ai donc mis ça de côté vu le contexte, mais j’aimerais rapidement sortir un disque physique avec un ou deux bonus, probablement des versions acoustiques de chansons qui se retrouvent déjà sur le EP. C’est dans les tuyaux, mais sans véritable perspective.

Vous qui travaillez par ailleurs dans le dessin, le visuel et la matière, un vinyle aurait bien concrétisé ce premier projet de Mâle.

Ah oui ! C’est certain. Je suis une enfant des années 80 et 90, donc le physique est très important, que ce soit le CD, le vinyle ou même la K7. Sortir un Ep uniquement en digital est très frustrant. Mais on fait avec les moyens du bord… mais ça viendra…

En parlant de digital. Qu’est-ce que ça vous fait que votre EP risque d’être morcelé d’une certaine manière, que les gens n’écoutent que l’une ou l’autre chanson ?

C’est un peu frustrant parce que certaines personnes vont s’arrêter aux singles, alors qu’il y a d’autres couleurs dans cet EP. C’est dommage de savoir que les gens vont peut-être passer à côté d’un travail qu’on a pu faire et qui mérite d’être écouté. Mais c’est la règle avec le digital. Avec un support physique, on écoute toujours les autres chansons…

Que va-t-il se passer à moyen et court terme pour Mâle, mis à part les Inouïs ?

Là, nous sommes beaucoup dans la résidence artistique pour travailler le live en vue des Inouïs et en vue d’une reprise des concerts. On travaille aussi bien sur le son que sur la scénographie. Je bosse en ce moment avec un ingé lumière qui m’aide à habiller la scène et avec un coach pour travailler les déplacements et la scénographie. Il ne faut pas que le public ressente le vide dû au manque d’instruments et de musiciens. C’est un boulot qui me plaît beaucoup et qui demande pas mal de recherche. À côté, il y a l’écriture de nouveaux morceaux évidemment. Je bosse chez moi et à distance avec mon binôme Benoît. C’est une sorte de ping-pong créatif qui va aboutir à l’enregistrement de nouveaux titres incessamment sous peu pour partir sur la sortie d’un prochain EP. Se donner des buts et des deadlines, ça motive !

Propos recueillis par Luc Dehon le 8 avril 2020.
Photos : Alice Lemarin, DR

Liens utiles :
Facebook : https://www.facebook.com/projetmale
Instagram : @ projetmale  https://www.instagram.com/projetmale/

Author: Luc Dehon