INTERVIEW – Rencontre avec Lisbone

Lisbone, premier Ep

Lisbone a publié il y a quelques semaines déjà son premier EP. Séduits par l’élégance pop et le romantisme noir de titres comme « Michel », « Le Vietnam sous la neige » ou sa reprise de « Voyage, Voyage », nous avons contacté l’artiste afin d’en savoir un peu plus sur son parcours et ses projets. Sachez qu’un nouveau titre sera dévoilé avant cet été. Rencontre avec un artiste à la sensibilité rare et l’écriture stylée.

J’aimerais, si tu le veux bien, avant d’évoquer la sortie de ce premier EP, que nous fassions un petit voyage dans le temps avant d’évoquer la sortie de ton EP, et que l’on remonte à ta petite enfance… Quels sont tes tout premiers souvenirs musicaux ?

Nous écoutions beaucoup de chanson française, comme tous bons français qui se respectent ! (sourire) J’ai été biberonné par Brassens, surtout. Et des artistes comme Jonasz, Souchon, Cabrel… C’était plus mon père, ça. Après, ma mère avait plutôt un côté années 70. Elle écoutait Joan Baez, Leonard Cohen, Pink Floyd… Elle apportait un petit côté outre-Atlantique.

Étaient-ils artistes ou musiciens ?

Mon père oui, il était guitariste. Pas de profession, mais il en jouait tous les jours. Il y a toujours eu une guitare qui traînait dans le salon. J’en ai d’ailleurs profité à cette époque pour la lui emprunter et faire mes premières armes.

Quel est ton parcours artistique dans les grandes lignes ? Tu as appris à jouer du saxophone, notamment.

Voilà. En fait, mon vrai déclic avec la musique, c’était à l’âge de douze ans. Mon père me demandait toujours si je voulais faire de la musique dans la vie. Question à laquelle je répondais par la négative systématiquement. Était-ce simplement parce que ça ne me plaisait pas plus que ça à l’époque, ou juste pour le plaisir de le contredire … je ne sais pas ! (sourire) Mais le déclic, je l’ai eu avec la flûte à bec au collège. Ne rigole pas… (rires) C’est suffisamment rare pour le mentionner. Je pense que nous sommes deux en France et tout autant en Belgique à avoir eu ce coup de foudre pour la flûte à bec ! (rires) En tout cas, ça m’a donné envie de faire de la musique. Je trouvais fun de faire de la musique juste en soufflant dans un instrument. Le son de la flûte à bec n’étant pas des plus extraordinaires… je me suis dirigé vers le saxophone. J’ai pris des cours d’instrument et de solfège à l’école de mon village pendant quelques années. Cursus classique. Ensuite, je suis parti au Jam, une école de Jazz à Montpellier. J’y ai fait une année de cours et en parallèle, j’ai commencé à monter différents projets, de jazz essentiellement. J’avais aussi un projet plus chanson, puisque c’est l’époque où j’ai commencé à écrire quelques chansons.

Tu écrivais déjà avant ?

Oui, enfant, j’écrivais des sortes de poème. Ce n’étaient pas des textes de chanson, mais j’aimais déjà écrire. L’écriture était très importante pour moi. Mon grand-père écrivait des poèmes. Je pense qu’il m’a transmis ça…

Lisbone © Julie Lansom
Lisbone © Julie Lansom

Tu as pas mal bougé. Montpellier, Bruxelles, Paris… Quel est ton parcours de musicien ?

J’ai monté un premier projet de chanson, Brazuk. J’ai tourné avec ce projet dans la région de Montpellier pendant quelques années. Puis j’ai l’impression d’avoir fait un peu le tour de ma région… Ma copine de l’époque s’étant expatriée à Bruxelles, je l’ai suivie. Ça a été l’occasion pour moi de changer d’air et de me confronter à une autre culture. Francophone, certes, mais avec un état d’esprit assez différent de la France. Je pensais y rester un ou deux mois, finalement, j’y suis resté presque cinq ans. Je suis tombé dans les mailles du filet belge. Avec joie. J’ai donc tourné pas mal en Belgique, j’ai fait quelques petits concours. J’étais vraiment dans le réseau chanson bruxellois. J’ai tourné à cette époque un peu en Suisse aussi et finalement beaucoup plus en France que quand j’y habitais… (sourire) Après ça, en 2012, je suis passé par Paris. J’y ai fait quelques concerts. Mais la vie y était un peu plus compliquée pour moi. Arrivant de Belgique, ça a été assez fatal (rires). J’ai tenu un an et demi avant de revenir dans le Sud. J’avais soif de retrouver ma famille, mes amis proches et le soleil. Je suis donc revenu vivre à Montpellier.

Lisbone est déjà dans ta tête à cette époque ?

Oui, mais pas sous ce nom-là. J’avais envie de quitter un peu la chanson dans le sens classique du terme. J’avais envie de monter un projet moins festif, d’une obédience un peu plus pop avec des sujets plus adultes. Un projet plus « mature », entre guillemets. J’avais cette soif-là. Mais Lisbone n’était pas encore établi.

Tu as monté le projet « Les frères Ginsburg » à cette époque.

Oui. J’ai monté ça avec mon comparse de toujours, Laurent. Ça faisait des années que nous jouions du Gainsbourg dans nos soirées entre amis et nous nous sommes dit que ce serait intéressant de monter un projet autour du répertoire de Gainsbourg. L’idée n’était pas de reprendre telles quelles ses chansons, nous aurions fait moins bien de toute façon, mais bien de nous réapproprier une partie de son répertoire, pas les morceaux les plus connus. Histoire de faire découvrir à un public moins aguerri le répertoire gainsbourien moins ou mal connu. On a tourné à Montpellier pendant deux ans à peu près. Et ensuite, je me suis consacré au projet Lisbone.

Lisbone © Melvin Israel
Lisbone © Melvin Israel

Quand deviens-tu Lisbone ?

Il y a deux ans à peu près. Début 2019. J’avais un petit répertoire en poche avec l’esthétique que je recherchais. Je ne savais pas trop si j’allais continuer la musique. C’était une période un peu compliquée pour moi. Ça faisait quinze ans que je faisais ça avec des hauts et des bas. Donc, j’ai vraiment débuté ce projet dans un ventre mou artistique et je dirais même presque métaphysique. Je me posais beaucoup de questions. Je continuais à écrire des chansons, parce que ça me plaisait, mais je ne savais pas trop ce que j’allais en faire. Et surtout, si j’allais en faire quelque chose. À ce moment-là, l’éditeur d’un groupe avec lequel je travaillais est venu me chercher. Nous avons commencé à parler du projet et de l’avenir. Il m’a remis un peu le pied à l’étrier. On a sorti un premier EP, plus pour sortir quelque chose. Je n’avais plus envie de faire de la musique, de façon professionnelle en tout cas. Chemin faisant, je me suis laissé prendre au jeu… Voyant aussi qu’il y avait un environnement professionnel qui s’intéressait à mon projet aussi, et un petit engouement. Ça m’a redonné de l’énergie, de la force et de la confiance. J’ai donc continué à cravacher pour en arriver à cette sortie de EP.

Comment as-tu opéré tes choix dans tes chansons ?

Très naturellement. J’ai mis les chansons qui me paraissaient les plus fortes. Tout du moins, celles que j’avais envie de défendre et partager avec le public à ce moment-là.

Nous allons un peu nous balader dans ton EP et évoquer chacune des chansons. Raconte-moi un peu dans quel mood ou quelles circonstances elles sont nées… Commençons par la première « Un loup pour l’homme ». Une chanson plutôt sociétale pour le coup.

C’est une chanson qui est née un jour où je me baladais dans les rues de Montpellier. J’ai entendu au loin une espèce de phrase scandée comme un slogan politique « L’homme est un loup pour l’homme ». Je me suis rapproché de la source et me suis rendu compte que c’était un sans-abri. Ce mec-là venait de me livrer sur un plateau le refrain d’une nouvelle chanson… Du coup, j’ai développé le thème de la précarité sociale et le fait de pouvoir basculer du jour au lendemain dans une fragilité matérielle.

Vient ensuite « Le Vietnam sous la neige ». J’ai envie de dire, et l’esthétique du clip va dans ce sens, que c’est un peu un cauchemar. De la poésie noire, presque.

C’est le cauchemar récurrent d’un soi-disant rescapé de la guerre du Vietnam, revenu traumatisé par les horreurs de la guerre. Et de façon plus sous-jacente, ce titre traite de la mythomanie aussi. Pour l’anecdote, un de mes amis avait tendance à s’inventer des histoires et il disait toujours qu’il avait fait le Vietnam sous la neige. Avec notre bande d’amis, le syndrome du Vietnam sous la neige est vite devenu synonyme de mythomanie.

Dernier morceau de la Face A, ta reprise de « Voyage, Voyage » de Desireless. Le titre qui t’a fait connaître du grand public. C’est une chanson qui est sortie quand tu devais avoir deux ans. Quand l’as-tu découverte et qu’est-ce qui t’a poussé à la reprendre aujourd’hui ?

Cette chanson est un peu une grande sœur pour moi. J’ai grandi avec elle. Évidemment, c’est un des plus gros hits des années 80. La chanson a été multi-diffusée et mes parents l’ont aussi beaucoup écoutée. Disons que j’avais à cœur de reprendre une chanson des années 80, un tube comme on dit. Il y en a eu pas mal à l’époque… (sourire) Ensuite, je cherchais une chanson qui avait été interprétée par une femme, pour que ce soit un peu plus intéressant pour moi à interpréter. Puis, surtout, je cherchais des paroles qui avaient un sens et une musique qui me plaise bien. Je suis tombé très rapidement amoureux de cette chanson. Le texte est super, la musique et les harmonies aussi. Ce qui m’intéressait dans ce travail de reprise, c’était de la dépouiller un peu et lui enlever ses paillettes années 80 et sa coupe balais brosse pour redécouvrir ce texte-là et le faire redécouvrir. Les arrangements de l’époque sont un peu datés, voire un peu kitsch, et j’ai essayé très modestement d’aller à l’essence de ce petit bijou. En tout cas, je n’ai pas touché au texte, ni à la mélodie, du moins quasiment pas. Je voulais juste aller à l’essentiel.

On retourne le disque. Premier titre de la Face B, « De plus que moi », une chanson sur la rupture amoureuse. Il y a finalement assez peu de chansons d’amour sur ce disque. Il n’y a même que celle-ci…

C’est vrai… J’en écris moins parce que tout simplement je vis moins de chagrins d’amour. Tant mieux pour moi. (sourire) Cette chanson, c’est effectivement une chanson post-rupture, un peu classique dans le thème. Mais avec quand même de la lumière au bout du tunnel. Se dire que ce n’est pas dramatique et que les choses rentrent dans l’ordre à un moment ou un autre. Je voulais ajouter un peu d’espoir dans cette séparation… Et puis, il y a la notion de jalousie dont on fait parfois preuve lors d’une séparation. L’autre pour qui on est quitté est forcément mieux que nous. En soi, ça nous interroge beaucoup sur notre égo et notre orgueil de mâle. (rires)

Il y a enfin « Michel ». D’une sensibilité extrême.

Je l’espère. Elle a en tout cas été écrite dans un contexte particulièrement à fleur de peau. J’espère que ça transparaît. C’est une chanson que j’ai écrite en hommage à mon meilleur ami qui a disparu en 2015. C’est une chanson cathartique. Ça m’a fait énormément de bien de l’écrire, ça m’a libéré d’un poids. Et au-delà, ça m’a permis de donner du sens à tout ça. Je n’avais pas compris à l’époque, puisque c’était un accident, donc forcément injuste et abrupt. On n’est jamais préparé à ça et on ne comprend pas pourquoi. Écrire une chanson sur ces sentiments m’a fait du bien. L’Art en règle générale permet de donner du sens aux drames. Il permet de les vivre plus légèrement, du moins de les comprendre et tenter de passer outre.

J’ai volontairement pris les chansons dans l’ordre du vinyle. C’était important pour toi de matérialiser ce projet avec un bel objet ?

Oui, c’était primordial, même. Ça faisait tellement longtemps que j’avais envie de sortir un nouveau disque… J’avais vraiment envie de l’avoir dans les mains, de façon concrète, physiquement. Je suis moi-même un petit et jeune collectionneur de vinyles. J’avais tout simplement aussi envie et besoin d’avoir le mien dans ma collection. C’était un peu un caprice d’enfant, mais bon… Disons que c’était aussi une façon de boucler ce projet et se dire « maintenant, on tourne une page et on peut commencer à en écrire une nouvelle ». J’avais besoin de cet objet pour m’aider à avancer.

Cet Ep sort en pleine pandémie. En quoi a-t-elle impacté ton projet ?

D’un point de vue artistique, le premier confinement a été hyper libérateur. Donc, ultra positif. Je me suis peut-être senti dans un état d’urgence d’écriture, j’avais envie de coucher sur papier tant de choses avant que le monde ne s’écroule… (sourire) Disons qu’on nous présentait les choses de cette manière et je l’ai vécu un peu de la sorte. J’ai donc écrit plein de chansons pendant ce premier confinement. Le temps s’était un peu figé. Donc, ce fut une période assez agréable. Et même d’un point de vue plus individuel. C’était une super période. Deuxième confinement, ça a été plus dur. Moralement, on a compris qu’on n’était pas prêt de sortir de cette crise. Du coup, j’ai moins écrit, mais par contre, j’ai pas mal bossé sur la production des chansons que j’avais écrites lors du premier. Je suis donc resté dans une bonne dynamique. Et aujourd’hui, lors de ce troisième confinement, que l’on ne nomme pas comme tel, mais qui en est un tout de même, j’ai la chance d’être entouré de toute une équipe. Un éditeur, des attachés de presse… je ne suis plus seul dans le bateau. Quand je commence un peu à douter, il y a des gens qui m’encouragent à aller de l’avant. Donc, en ce moment, je continue à mener à bien ce projet. Il y a la promo de ce premier EP et je mets en place le futur. Le gros bémol de toute cette pandémie, par contre, c’est la scène. Nous étions sensés signer avec des tourneurs, et ça, c’est tombé à l’eau. Peut-être pas complètement, disons que tout est reporté, mais ça a mis un sérieux coup de bâton dans les roues tout de même. Mais j’ai une telle envie de pédaler fort que les bâtons cèdent ou cèderont. De toute façon, je ne voulais plus attendre indéfiniment avant de le sortir. Ça faisait un moment que je voulais le sortir, attendre que la crise se termine n’aurait pas eu beaucoup de sens, surtout qu’on n’a aucune vue sur le futur proche. À un moment donné, il faut que le train quitte la gare comme on dit. Et puis, malgré les conditions, le EP a reçu un bon accueil, il y une émulation autour de ce projet. J’ai pu faire quelques jolies promos. Il ne se passe pas rien, ça va. Je suis optimiste pour la suite.

As-tu déjà eu l’occasion de chanter ces chansons sur scène ?

Certaines oui, puisqu’elles existaient avant la pandémie. En 2019, j’avais déjà fait quelques concerts. Les chansons avaient reçu un bel accueil scénique aussi. J’ai eu l’occasion de participer aussi à quelques tremplins, dont le Printemps de Bourges. Ce n’était pas devant un vrai public, mais un jury de professionnels, mais c’est toujours agréable de les partager.

Que va-t-il se passer dans les prochaines semaines ? Un clip pour « De plus que moi » ?

Non. Là, il n’y plus de clip prévu. Il y aura prochainement par contre un nouveau single, qui ne fera donc pas partie de cet EP, mais bien d’un futur album, qui, a priori, devrait sortir à l’hiver 2022. Donc, on va sortir ce single avant l’été, ainsi qu’une live session qu’on tourne très prochainement.

Ce premier album, tu en es où ?

Concrètement, il avance bien. Il sera composé de deux ou trois chansons qui se retrouvent déjà sur cet EP, les titres qui ont été le mieux accueillis. Et avec mon équipe, nous sommes en train de produire les nouveaux titres. On avance bien…

Propos recueillis par Luc Dehon le 13 avril 2021.
Photos : Julie Lansom, Melvin Israel,DR

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Author: Luc Dehon