INTERVIEW – Rencontre avec Louis Arlette

Louis Arlette © Yann Orhan

Louis Arlette publie le 23 avril prochain son nouvel album, le bien nommé « arbre de vie ». Un troisième album plus apaisé, plus lumineux, voire plus joyeux en apparence. Nous avons contacté l’artiste afin d’en savoir un peu plus sur la genèse de ce projet qui a débuté quelques mois avant le premier confinement et s’est prolongée pendant, laissant ainsi place à des moments de doute, de solitude, mais aussi de félicité. « arbre de vie » sonne un peu comme une renaissance pour Louis Arlette, il apporte en tout cas une nouvelle facette à son travail. Un album magnifique.

Nous t’avons quitté il y a quelques mois avec le clip de « L’Ange », nous te retrouvons avec « Blanc et Bleu ». Changement radical. J’ai envie de dire qu’on passe du Styx à des eaux plus calmes et limpides… Et quand on écoute l’album derrière, il en ressort la même impression. Que s’est-il passé ?

(rires) C’est une belle image… C’est difficile de dire ce qu’il s’est passé, mais effectivement, il s’est passé quelque chose. C’est un chemin qui s’est fait progressivement, et je ne suis pas le mieux placé pour me rendre compte de ce genre de choses. Quand le changement se fait petit à petit, on ne s’en rend pas forcément compte soi-même, ce sont les autres qui sont là pour vous le faire remarquer. Je remarque en tout cas que les morceaux sont reçus différemment des précédents. On me fait souvent cette remarque que c’est plus lumineux, plus solaire, plus apaisé. Tant mieux. J’en suis très content. Et il faut être honnête, je le ressens aussi… (sourire) Je pense que ce qui s’est passé pendant l’écriture de cet album, c’est l’envie de garder des moments précieux, un appel de vie, de changement… D’un point de vue autant personnel qu’artistique. Et dans mon cas, les deux points de vue sont très liés. Ce qui est drôle aussi, c’est que certains morceaux, comme « Blanc et Bleu », par exemple, sont reçus comme lumineux, presque joyeux… Je ne l’ai pourtant pas composé dans cet état d’esprit-là et je ne le ressens pas exactement de cette façon. Je trouve que c’est un morceau assez mélancolique. On ne fait pas forcément attention au texte, mais je m’exprime au passé, et ça, ça change tout… (sourire) Si le texte était au présent, ce serait différent, et clairement plus apaisé. Mais là, au passé, c’est une mélancolie, un souvenir, un fantasme… quelque chose d’inatteignable.

Quand j’ai écouté « Blanc et Bleu » la première fois, j’ai immédiatement songé aux images de la terre presque dépeuplée qui avait été mise sur pause lors du premier confinement. Mais j’imagine que le texte avait été écrit bien avant…

Bien avant, non, mais un peu avant effectivement. J’ai commencé à écrire et à travailler seul dans mon studio dans les six mois qui ont précédé le premier confinement de mars 2020. Quand je suis passé à la phase supérieure, tout ce travail qui se fait en studio où on est censé rencontrer des gens et avoir cette synergie humaine qui se crée autour d’un projet, là, il a fallu s’adapter. Le confinement a été cette deuxième phase. Etrangement, comme tu le soulignes, les morceaux ont résonné avec ce qui se passait dans le monde. J’avais envie de créer des petits mondes, des petits moments précieux dans des écrins. Et c’était en adéquation avec qui se passait. J’étais seul enfermé, comme tout le monde, et toutes ces chansons ont été autant de petits moments de joie et de rêve que j’ai pu recréer. Je pense d’ailleurs, avec le recul, que cette période pour le moins inédite a pu jouer dans l’atmosphère qui se dégage de l’album. Son côté apaisé et lumineux, justement. Quand nous travaillions à distance avec les musiciens, certains ont eu tendance à me proposer des choses plus sombres, à l’image de ce que j’avais fait dans mes deux précédents albums, mais je n’avais pas envie de ça. Je rejetais toujours ce genre de choses pour aller vers quelque chose de plus léger. Tout est lié, je pense. Quand on est dans une lourdeur ambiante, on a besoin de s’aérer.

Tout ce travail à distance « obligatoire », comment l’as-tu vécu ?

J’avais très peur de ne pas pouvoir rencontrer physiquement les gens et travailler uniquement à distance. Mon cauchemar aurait été que cet album soit créé à la manière du télétravail. Je ne voulais pas qu’il devienne le fruit du télétravail. Ce n’est pas ça un album. C’est tout l’inverse. Un album, c’est une découverte, c’est une remise en question, c’est essayer de nouvelles choses… et avoir le regard de l’autre. Donc, j’avais peur. Les nouvelles technologies permettent de tout faire à distance, ou presque, mais tout faire à distance me faisait véritablement peur. Mais non, finalement, tout s’est très bien passé et j’y ai trouvé même quelques avantages. On est libéré des contraintes de temps, d’horaire… Je pouvais travailler quand je le voulais, et me retrouver avec les musiciens en temps réel avec un confort formidable, probablement plus grand que si nous avions été en studio tous ensemble. Et ça, ça a porté le projet. La conception de cet album m’a permis d’échapper à mon quotidien, et rien qu’en ça, elle a été formidable. Au final, ce qui m’a le plus inquiété est devenu la plus belle source de plaisir.

louis arlette, arbre de vie
louis arlette, arbre de vie

Paradoxalement, être confiné ouvre un champ de possibles nouveaux.

Exactement. J’en ai été très surpris. Je ne m’y attendais pas.

As-tu abordé la composition différemment. Toutes ces nouvelles chansons ou presque sont beaucoup plus dansantes…

C’est vrai. Et ça, c’était une de mes envies de base quand j’ai commencé la composition : j’avais envie de musiques qui fassent danser, ou qui invitent à la danse. J’avais besoin de ça. Et j’avais aussi besoin de minimalisme.

Le texte est une nouvelle fois au cœur de ce projet.

Je savais que je voulais aussi quelque chose de plus centré et plus travaillé au niveau du texte. J’ai toujours mis le texte en avant, c’est toujours lui qui a donné leur direction aux chansons, mais là, je voulais vraiment une voix au premier plan, « à la française ». Je me suis rapproché un peu des mixes à la Gainsbourg. J’avais ça en tête, cette douceur et cette sensualité de la voix. Et donc, je ne me suis pas mis de contraintes particulières au niveau de la production puisque je n’aime pas trop m’imposer des concepts et ce genre de choses. Mais j’avais cette envie très très claire en tête au départ. Et c’est certainement une réaction aux précédents morceaux que j’ai faits. On se construit toujours au fur et à mesure par rapport à ce qu’on a fait auparavant.

Les mots sont posés différemment. Ton phrasé est différent lui aussi.

C’est très possible. Je n’ai pas assez de recul pour te répondre clairement. Mais je pense que c’est assez inconscient finalement comme façon de procéder. C’est bien de laisser faire l’envie. Et c’est là qu’on se rend compte qu’on est prêt à produire un nouvel album, c’est quand on a une envie différente de ce qu’avait fait précédemment. La phase de « Des ruines et des poèmes » passée, j’ai eu besoin d’exprimer quelque chose de différent et tout s’est construit naturellement autour de cette nouvelle envie.

Louis Arlette © Yann Orhan
Louis Arlette © Yann Orhan

« Des ruines et des poèmes » avait été fortement inspiré par L’Iliade, La Recherche… Quelles ont été tes principales sources d’inspiration sur « arbre de vie » ?

Principalement de la littérature et de la poésie une nouvelle fois. La musique, j’en écoute toujours, mais pas tant de nouvelles choses que ça. Je ne cherche pas vraiment à collectionner les nouveaux artistes et les nouvelles musiques. Je reste toujours sur ma base. J’ai tout de même écouté plus de musiques électroniques, de la musique plus dansante aussi. Ce qui allait de pair avec ce dont nous parlions tout à l’heure, on se dirige toujours vers ce dont on a besoin, vers ce qui nous attire. Au niveau de la poésie, je suis revenu à mes grands classiques : les poèmes de Baudelaire. Je les adore. Ils m’avaient déjà beaucoup inspirés sur « Des ruines et des poèmes », mais curieusement, cette fois-ci, ce sont ses poèmes plus apaisés qui m’ont inspiré. Baudelaire a, dans quelques rares poèmes,  une lumière très inspirante. Et c’est vers ceux-ci que je me suis dirigé cette fois-ci. Je pense à « L’invitation au voyage », par exemple. C’est cette lumière qui m’a émerveillé et que j’ai essayé de reproduire en musique. Ce sentiment de douceur… Mais c’est une fausse lumière également. C’est une fausse légèreté. C’est presque pire que ses poèmes plus sombres explicites. Il y a un rêve inaccessible dans ces poèmes-là, comme une résignation. Et le fait d’exprimer cette résignation pointe le doigt sur le fait qu’on n’atteindra jamais cet idéal-là. Rêver un idéal le rend presque encore plus triste. Dans la poésie, j’ai beaucoup relu Aragon aussi, et notamment ses poèmes en alexandrins. « Blanc et Bleu » est lié à cette façon d’écrire en alexandrins de façon très musicale, très imagée. Apollinaire aussi. J’aime son mélange entre modernité et classicisme et sa musicalité. Comme tu le vois, ça a été une nouvelle fois la littérature et la poésie mes sources d’inspiration principales.

C’est Dimitri Tikovoi (Placebo) qui a réalisé l’album. Vous avez, je suppose, été contraints de travailler à distance là aussi. Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec lui en amont ? Et avec le recul, qu’a-t-il apporté à tes chansons ?

Bien sûr. Il était à Londres, donc impossible de le rejoindre sauf en passant par une quarantaine de quatorze jours. Il a fait un super travail, très professionnel, très technique. Il a réussi à me faire oublier la distance. Il est très au point sur ce genres de choses. Je savais que je voulais travailler avec lui. Je le connaissais depuis un moment et il m’avait déjà contacté à la sortie de mon premier album. J’avais envisagé de travailler avec lui pour le deuxième, mais finalement, ça n’avait pas pu se faire. Là, je me suis dit que c’était le moment. Très honnêtement, je ne cherchais pas quelqu’un qui apporterait quelque chose au niveau des morceaux d’un point de vue artistique, par rapport aux arrangements. Je lui en avais parlé d’ailleurs. Je cherchais quelqu’un qui avait de la distance et une oreille en qui je pouvais avoir confiance. Mais surtout quelqu’un qui pourrait organiser cet enregistrement et me libérer de la difficulté que ça allait représenter. Être tout seul, dans ce contexte précis, aurait été trop compliqué. Je ne m’en serais pas sorti seul. C’est vraiment ce qu’il m’a apporté, une libération. Il a pris le projet sur ses épaules, et moi, j’ai juste eu à me consacrer sur la création.

Un mot sur le visuel de l’album, cet « arbre de vie ».

C’est une photo de Yann Orhan. C’est lui qui a eu cette idée de photo. On a eu un petit moment entre les deux confinements pour organiser la séance photo. Il a fait construire cette grande armature avec des branche qu’il a récupérées je ne sais où. Il les a peintes. C’est une grande armature de près de quatre mètres sur quatre. Et nous avons fait cette séance au milieu de cet « arbre de vie ».

Toute la typo d’ « arbre de vie » est en minuscules, à l’inverse de tes précédents projets, tous en majuscules…

(sourire) Je me suis fait la même réflexion ! À vrai dire, c’est Yann qui s’est occupé de la conception de la pochette. Et j’ai beaucoup aimé cette légèreté que les minuscules apportaient. Les lettres font comme des branches, on dirait qu’elles volent…

Louis Arlette © Clément Puig
Louis Arlette © Clément Puig

« arbre de vie » sort dans des conditions très particulières, presque inédites. Comment le vis-tu ?

Dans l’état actuel des choses, je pense que les gens ont besoin de voir que la vie reprend. En tout cas moi, j’en ai besoin. Et je ne suis pas le seul autour de moi. C’est presque un devoir de publier des disques. On ne peut pas se permettre de reporter indéfiniment les choses. À mon avis, cet album a besoin de sortir maintenant. En tout cas, j’ai besoin de le sortir maintenant. Le contexte n’est paradoxalement pas si mauvais. Je pense que nous avons tous envie que la vie reprenne. Que ce soit la musique, le cinéma, les musées… on n’a plus de nouvelles choses qui sortent, ou très peu. Ça aussi participe au côté anxiogène que nous vivons. Il y a quelques artistes qui ont publié des disques pendant cette période de confinement, et je trouve que ça a fait beaucoup de bien. C’était presque un acte de générosité. Ça a permis de prendre conscience que le monde ne s’arrêtait pas complètement de tourner. On se sentait moins seul. C’est peut-être aussi le rôle des artistes. Je l’espère en tout cas. Donc, pour toutes ces raisons, j’ai très envie de sortir cet album maintenant, sans trop me poser de questions d’ordre stratégique. Le calcul, on en a assez. On a juste besoin de sincérité et de générosité. On a assez souffert, je crois…

Un clip pour « Blanc et Bleu » prochainement ?

Il va y avoir des petites surprises, bien sûr… (sourire) « Blanc et Bleu » est sorti il y a quelques semaines maintenant, nous travaillons actuellement sur un clip qui va aller dans la même direction mais qui, je le pense, surprendra ceux qui sont habitués à mes précédents clips. C’est quelque chose que je n’avais pas encore fait. Ce n’est pas encore terminé, mais je pense que ça va surprendre…

Tu m’avais confié que l’accouchement de « Sourire Carnivore » avait été douloureux et celui de « Des ruines et des poèmes » nettement plus cool. Celui d’ « arbre de vie », il a été comment ?

(rires) Celui-ci a été très franchement un plaisir. Du début à la fin. J’ai pris un plaisir fou à faire ce disque. Et ça m’a surpris. Je pensais que ça allait être d’une lourdeur de travailler chez moi seul… Je voyais ça comme une espèce de télétravail déprimant. Et non, au final, ça a été formidable. Évidemment, il y a eu les moments de doutes inhérents à la création. On ne sait plus où on va, ni comment… Mais ça, je commence à être habitué. Ils m’inquiètent moins. C’est peut-être une forme de maturité, quelque part. Ici aussi, ça a été le jour et la nuit avec « Sourire Carnivore ». J’étais plein d’énergie à la fin, j’étais joyeux, ça m’a même aidé dans mon hygiène de vie. « Arbre de vie » a été précieux pour moi en tant qu’homme également. C’est d’ailleurs ce qui a donné son titre à l’album, cette joie. C’est un disque plein de joie. Tout ce disque n’a pas été qu’une grande partie de plaisir, évidemment. Je pense notamment au morceau « l’aurore », qui a été écrit sur le tard, dans une phase où j’avais complètement perdu tous mes repères. J’étais complètement décalé, je vivais la nuit, je n’arrivais plus à dormir. La journée, je dormais. Tout était fermé dehors, j’avais perdu tous mes repères. Je n’ai absolument pas géré cette période, comme si je vivais dans une grotte. Ça a fini par déteindre sur mon humeur et ma présence d’esprit. J’en ai écrit un morceau pour m’en libérer. Mais à part ces errances, tout s’est très très bien passé. Et c’est grâce à cette équipe dont je me suis entouré. Là aussi, j’ai appris de mes erreurs. Si « Sourire Carnivore » a été aussi douloureux, c’est principalement parce que j’ai été seul de A à Z. je ne recommanderais à personne de sortir un disque en étant seul du début à la fin, la compo, les mixes, l’écriture, la production… Non, ne jamais faire ça tout seul ! (sourire)

Propos recueillis par Luc Dehon le 12 avril 2021
Photos : Yann Orhan, Clément Puig

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Author: Luc Dehon