INTERVIEW – Rencontre avec Ravages

Ravages © Chloé Nicosia

Le tandem Ravages emmené par Simon et Martin d’Exonvaldes publie le 7 mai un deuxième Ep intitulé « Jusqu’au large ». Un Ep qui trouve finalement assez bien son moment en ces temps incertains qui fait suite, et écho, à l’excellent « Renaissance » paru il y a quelques années dont nous avons été heureux de discuter avec Simon.

Votre premier Ep « Renaissance » est paru il y a un peu plus de deux ans maintenant. Que retiens-tu de de cet EP ?

Pour le groupe, c’était une forme de naissance, tout simplement. Ça nous a permis de tourner nos premiers clips, de toucher un public… et de préciser aussi la couleur de ce projet, puisqu’il est aujourd’hui encore en évolution. Nous sommes passés par plusieurs formules scéniques différentes, par exemple, puisque nous avons eu la chance de donner quelques concerts en France et en Espagne aussi. La scène nous a amenés à préciser pas mal de chose sur la couleur et l’esthétique musicale de Ravages. Nous avons compris qu’il fallait renforcer encore le côté électronique et les synthés. Ce nouvel EP est d’ailleurs clairement plus électronique que le premier. Nous continuons d’avancer dans ce sens-là aujourd’hui. L’album sur lequel nous sommes en train de travailler va clairement dans cette direction de choix de couleur et d’instruments.

Ravages, Jusqu'au large
Ravages, Jusqu’au large

Les premières pierres de « Jusqu’au large », quand les avez-vous posées ?

Il y a fort longtemps. On retrouve sur cet EP certains morceaux qu’on a commencé à écrire avec ceux qui figuraient sur le précédent. Nous n’écrivons jamais un bloc de morceaux en vue de sortir un disque. On a en permanence un stock de morceaux. Des choses très anciennes, d’autres extrêmement récentes. On les laisse en jachère, puis quand il est question de faire un disque, on regarde d’un peu plus près ce qui nous intéresse à ce moment-là et ce qui peut aller ensemble. Il y avait des thèmes communs aux titres de « Renaissance », tout comme il y en a à ceux de « Jusqu’au large ». C’est important d’avoir une cohérence de son et de thèmes au sein d’un même disque.

Vous fonctionnez comment avec Martin. Qui amène quoi ?

Il y a une répartition des rôles, dans le sens où je chante et j’écris et Martin est beaucoup plus sur le côté composition et production. Mais nous donnons toujours notre avis sur le travail de l’autre. Et surtout, et c’est quelque chose d’essentiel dans le projet depuis le début, nous travaillons uniquement ensemble. Nous ne travaillons pas à distance chacun de notre côté. Jamais. Nous nous mettons ensemble dans la même pièce, que ce soit un studio ou ailleurs, puisque nous avons pas mal travaillé en tournée. C’est en tout cas essentiel pour nous de travailler ensemble. Même chacun dans son coin, mais dans la même pièce. C’est évidemment un peu compliqué en ce moment… (sourire)

Ravages © Chloé Nicosia
Ravages © Chloé Nicosia

Ça fait maintenant près de vingt ans que vous bossez ensemble (Simon et Martin formaient le groupe Exsonvaldes auparavant), vous arrivez toujours à vous surprendre ?

Oui. On a beaucoup d’envies et de goûts communs, mais pas exactement les mêmes. On arrive assez souvent à ne pas être d’accord, ce qui nous permet de progresser. On n’écoute pas forcément les mêmes choses. Nous sommes restés l’un et l’autre vachement curieux de plein de musiques différentes. On travaille aussi avec d’autres gens chacun de son côté, ce qui nourrit aussi le projet Ravages. Je dirais que c’est une chance de bien se connaître. Ça nous permet d’aller vite.

Evoquons un peu les titres qui composent cet Ep, si tu le veux bien. Commençons par « Métamorphoses », qui a été le premier extrait dévoilé, juste à la fin du premier confinement. Quand a-t-il été écrit ? Parce qu’avec son texte (« Il faut tout remettre en cause, tout détruire, plus rien ne s’y oppose ») et son clip tourné dans une ville désertique… on peut dire qu’il a bien trouvé son moment !

(sourire) C’est une longue histoire ce titre… et effectivement, nous étions assez contents de le sortir au moment de ce premier confinement. Déjà tout simplement parce que nous étions contents de sortir quelque chose à ce moment-là et que ça nous a fait beaucoup de bien. Nous ne pouvions pas sortir, mais les morceaux bien… (sourire) L’histoire de ce clip est assez hallucinante. Il a été tourné quelques semaines avant le confinement. Bien sûr il y avait un climat particulier, on imaginait à peu près ce qui nous pendait au nez… enfin, peut-être pas totalement, mais bon quand même un peu. En tout cas, on a tourné avant le confinement. La fin du clip a dû être modifiée, d’ailleurs puisque nous avions prévu une scène avec pas mal de figurants qui devait être tournée le dimanche juste avant le confinement. La veille au soir, on annonçait la fermeture des restos, donc nous avons annulé le tournage. Ce n’était pas la meilleure chose à faire de réunir une quinzaine de personnes sur un tournage. Nous n’allions pas créer notre propre cluster ! (rires) Mais le morceau en lui-même, et notamment le riff de synthé, nous l’avons écrit il y a fort longtemps. Il était dans nos ordinateurs depuis des années. On avait écrit un couplet. Et au moment de travailler les morceaux en vue de sortir cet EP, on a repris ce riff et ce couplet et la suite du morceau est arrivée très naturellement. On a retravaillé dessus avec nos musiciens de scène de l’époque. Le morceau a donc été créé en trois temps. Et même en quatre, puisque la semaine avant sa sortie, on en a changé la tonalité.

C’est amusant parce qu’il a trouvé pile poil son moment.

Oui. Et puis, ce thème de la métamorphose est un thème qui nous intéresse depuis longtemps et que nous avions déjà évoqué dans le EP précédent. Mais je te rejoins sur le fait qu’il y a eu un joli hasard avec la sortie de ce titre, une rencontre un peu fortuite. Je ne vais pas dire bienvenue puisque les évènements de l’année dernière ne l’étaient pas, eux. Mais disons que ça avait du sens de publier ce titre et ce clip à cette époque. Nous ne nous sommes pas sentis visionnaires, mais un peu chanceux à ce moment-là.

« Métamorphoses » a bénéficié d’une version chantée par June Coco.

C’est une super rencontre. Nous l’avons rencontrée avec son équipe allemande au MaMA Festival à Paris fin 2019. Elle cherchait des gens avec qui collaborer sans véritablement savoir de quelle façon. On a donc gardé le contact en se disant qu’on pourrait un jour faire quelque chose ensemble, écrire un titre ou tout simplement sortir son disque puisque nous avons un label. Et un jour elle nous a envoyé cette reprise de « Métamorphoses ». On en a été hyper flattés et hyper touchés. Tout de suite, le morceau prenait une autre couleur, avec une très belle voix comme la sienne. On avait l’impression d’avoir écrit un grand morceau. Puis, assez rapidement, elle nous a expliqué qu’elle était partie de cette reprise pour demander à plein de gens de faire des reprises de son album. On a donc enregistré une reprise d’un de ses titres, en anglais, chose unique à l’heure actuelle dans la discographie de Ravages. Elle a publié ces reprises sur un album qui s’intitule « Métamorphoses » et que nous avons publié sur notre label. C’est une chouette rencontre qui va nous amener a priori, quand ce sera possible, à faire des concerts ensemble en France et en Allemagne. Notre Ep sortira en tout cas en Allemagne sur son label. On espère vraiment que cette collaboration va se poursuivre sur scène. Mais évidemment, la scène est en suspens pour l’instant.

June Coco donne une toute autre couleur au titre.

Oui. Elle raconte différemment la même histoire et c’est ça qui est chouette dans les reprises…

Le deuxième extrait, « Rouge Soleil », une chanson sur les insomnies…

C’est une nouvelle fois plusieurs chansons en une. Nous l’avons avant tout créée comme une comptine, une chanson pour s’endormir. Du coup, on en a fait une chanson sur l’insomnie… Notre côté un peu pessimiste, je crois ! (sourire) On arrive toujours à trouver une histoire compliquée à raconter autour d’une forme assez simple. On avait également lu plusieurs histoires d’alpinistes perdus dans la montagne. Et donc, on a un peu mélangé tout ça avec les insomnies. Martin et moi l’avons connue à des époques différentes de nos vies et il nous semblait que ça s’apparentait à l’ascension d’une montagne. Les deux histoires se sont mélangées et ça adonné cette chanson. On aime bien ce contraste de choses imagées qui viennent se confronter à quelque chose de concret.

Le titre figure sur la BO de la série « Emily in Paris ». Ça s’est passé comment cette histoire ?

Tout simplement, finalement. On a envoyé plein de musiques à la production de la série, puisque nous produisons énormément de titres sur notre label. Et pour la petite histoire, j’ai fait de la figuration sur le tournage de la série. Il fallait que je termine mes heures d’intermittence… Donc à plusieurs reprises, on me voit passer dans le fond dans la rue. (sourire)

« Munich » est un hymne à ceux qui ne cherchent pas la réussite à tout prix…

Oui. Nous souhaitions faire un hymne pour les perdants plutôt que de faire un hymne aux gagneurs et aux adeptes du dépassement de soi et de l’autre. Les gens qui n’ont pas l’esprit de compétition sont rarement valorisés dans notre société, et en particulier dans la chanson. Donc, nous avons voulu leur écrire ce titre puisqu’il n’y a pas de honte, et même plein de bonnes raisons, à vouloir s’extraire du monde hyper compétitif dans lequel on vit. C’est une chose dont on a parlé pendant un bon moment l’année dernière… tout le monde évoquait le monde d’après… qu’on arrêterait de courir et chercher tout moins cher… qu’on se recentrerait un peu… mais ces discussions, que nous avons cru pouvoir avoir à la fin du premier confinement, se sont envolées comme par magie. Personne n’a voulu l’avoir cette discussion. Donc, nous avons écrit cette chanson pour dire que finalement, c’était pas mal aussi de ne pas faire la course… (sourire)

Ravages © Chloé Nicosia
Ravages © Chloé Nicosia

Vous l’avez écrite à cette époque ?

Non, pas véritablement. Elle était en devenir mais nous l’avons terminée pour le EP.

« Jusqu’au large » donne son titre au EP.

C’est un titre que nous avons commencé en même temps que le titre « Renaissance » du précédent EP, avec le même producteur, Tobias Wilner. On se disait qu’il ne s’intégrait pas dans le EP précédent, que ce n’était pas son moment. Par contre, sur celui-ci, il trouvait sa place. On a donc terminé le titre en lui ajoutant quelques paroles et des chœurs, qui ont été faits par Mélody Linhart de Dynah. Et il donne son titre au EP parce qu’on aime bien déjà l’idée que le EP ne porte pas le titre d’un des singles ou d’un des morceaux les plus rapides, mais plutôt d’un morceau assez long et contemplatif. Après, le morceau parle de plusieurs choses en même temps, mais notamment d’exil, qu’il soit physique ou mental. Quitter une terre pour aller chercher quelque chose nouveau… si on est accueilli à l’arrivée…

« D’où je viens », c’est le prochain single.

Oui, c’est le premier morceau du EP et nous venons de tourner ce clip juste avant le troisième confinement. Nous sommes un peu maudits avec Ravages… on planifie toujours nos tournage juste avant ou au début des confinements ! (rires) Même si ce troisième n’en porte le nom officiellement. Bref, ce clip, c’est Jérémy Vissio qui avait déjà réalisé celui de « Métamorphoses » qui l’a réalisé. On est super content du résultat. On a continué à dérouler le fil de « Métamorphoses » avec, peut-être, un peu plus d’optimisme et d’espoir. Les images collent bien au morceau puisqu’il évoque l’inné et l’acquis. Qu’est-ce qui fait de nous qui on est, ce qu’on pense et ce qu’on ne pense pas ?… C’est une thématique qui nous intéresse beaucoup avec Martin. Quand on discute avant de travailler, ça revient souvent sur le tapis. C’est notre côté sociologues du dimanche ! (rires) Donc, on a évoqué ce thème de façon légère, une chanson n’étant pas une thèse de socio ! « Est-ce que je suis d’où je viens ? » Nous ne prétendons pas avoir la réponse, mais la question mérite d’être posée.

Un mot sur le visuel qui entoure votre projet. Rien n’est jamais laissé au hasard. C’est vous qui vous en occupez.

Oui, c’est nous. C’est quelque chose qui nous plait bien. Après, quand on ne sait pas faire des choses, on s’entoure de professionnels. Je pense notamment à tout ce qui est stylisme et ce genre de choses. Mais pour ce qui est des visuels, on sait faire, on a les moyens techniques de le faire et on a des idées. C’est important, je trouve, que graphiquement, ça raconte aussi une histoire. Il y a des aspects rétro-futuristes un peu vintage dans notre musique, et on aimait bien retranscrire ça dans nos visuels. On s’inspire pas mal d’Art Moderne. Nos pochettes sont un peu nos humbles petits hommages photoshop à l’Art Moderne.

Ravages © Chloé Nicosia
Ravages © Chloé Nicosia

Pas de vinyle du coup pour cet EP ?

Nous n’en avons pas fait pour l’instant pour la bonne et simple raison qu’éditer un vinyle, ça coûte cher et que ça a du sens quand tu peux le vendre après les concerts. À l’heure actuelle, les perspectives de vente sont proches de 0, donc… Par contre, si les choses évoluent dans le bon sens, ce n’est pas impossible qu’on en édite un pour la fin de l’année. Mais il faudrait encore que la dynamique de scène puisse se remettre en route. En tout cas, nous aimerions le faire parce que nous aimons ces morceaux et nous aimerions en garder une trace sur un disque. Le visuel est joli aussi, donc ce serait agréable de pouvoir l’imprimer en grand format.

Comment vivez-vous le fait que le Ep sorte alors que la reprise des concerts est extrêmement floue ?

Ça nous frustre, bien sûr. Après, comme pas mal d’autres musiciens, nous nous sommes fait une raison. Pas absolue, mais pour ce disque-ci. L’année dernière, on s’est posé la question de savoir si on repoussait la sortie du EP pour attendre la reprise des concerts. Puis à un moment donné, on a fixé une date, avec des dates de publication de clips. Et nous nous y sommes tenus. Il n’y aura certainement pas de concerts pour cet EP, mais il y en aura pour l’album qui va arriver après. Il faut avancer. Attendre quelques mois, c’est possible. Attendre un an, ce ne l’était pas. Donc, oui, ça nous manque les concerts, c’est certain. Et ça aurait bien aidé la dynamique autour de la sortie de cet Ep. Mais nous avons développé d’autres stratégies, comme les live streams, plus de clips, plus d’image. On remontera sur scène plus tard, probablement pas pour cet Ep, mais pour la suite. C’est un choix personnel qui nous paraît plus facile à vivre. On a moins l’impression d’attendre en faisant ça qu’en en faisant rien…

Vous avez tourné pendant une dizaine d’années avec Exsonvaldes et fait des centaines de dates. Avec Ravages, et mise à part la pandémie actuelle, vous avez tout de même été moins sur scène. C’était un choix ?

Ravages n’en est déjà pas au niveau d’Exonvaldes, ni en termes de notoriété ni en termes de construction. Sur le un premier EP, on ne pouvait pas faire une grande tournée. Et puis, techniquement, ce n’est pas la même chose. Avec le côté rock d’Exonvaldes, on pouvait jouer un peu n’importe où. Il suffisait de brancher les guitares et ça roulait. Avec Ravages, en termes d’équipement technique, c’est nettement plus compliqué. On a beaucoup travaillé notre set aussi. Il a pratiquement évolué à chaque concert. Je crois que nous n’avons jamais deux fois le même. À chaque fois, on a affiné quelque chose, un synthé, ou même un musicien… ça prend du temps avant d’arriver à une version du spectacle où on se dit que ça roule. On n’y était pas encore. Mais nous y arrivons. Malgré l’absence de concerts, on a eu l’occasion de travailler en résidence à plusieurs reprises, et là, ça prend une tournure assez sympathique. Je pense qu’il faudra attendre le premier album pour vraiment aller sur scène.

Il en est où concrètement ce premier album ?

Il est trois-quarts écrit, mais pas enregistré. Il pourrait voir le jour l’année prochaine.

Que va-t-il se passer jusqu’à l’été ?

Il y aura quelques remixes, mais surtout un nouveau titre accompagné d’un clip avant l’été. Après, nous repartirons en résidence. On espère que ça pourra donner lieu à un concert de sortie de résidence ou, tout du moins, un live stream de sortie de résidence… C’est l’inconnue. On enchaine en tout cas sur le travail de scène et le travail de l’album en studio.

Tu es dans quel état d’esprit de publier un EP dans ces conditions totalement inédites ?

Ce qui est un peu étrange, c’est que ça crée une espèce de détachement. Le EP sort, mais concrètement, on a très peu de retours. Quelques likes, des notifications Instragram… On n’y a rien de tangible, on ne peut pas fêter ça, ni entre acteurs du projet, ni avec nos amis, ni avec le public… C’est bizarre. C’est un peu la même chose que cette déconnexion que crée le télétravail actuellement. On ne se rend pas véritablement compte qu’on sort un disque. C’est bizarre, je n’ai pas d’autre mot…

Propos recueillis par Luc Dehon le 13 avril 2021.
Photos
 © Chloé Nicosia

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Author: Luc Dehon