INTERVIEW – Rencontre avec Le Trottoir d’en Face (Benoît Crabos)

Le Trottoir d'en Face - Con comme la lune

Le Trottoir d’en face est de retour avec un excellent troisième album « Con comme la lune », une véritable ode à l’amitié et la famille. Nous avons contacté Benoît afin d’en savoir un peu plus sur ce projet qui sort dans un contexte pour le moins particulier pour un groupe qui a fait du spectacle vivant et de la vraie vie son crédo…

Avant de parler de ce troisième album, j’aimerais revenir un instant sur les deux premiers du Trottoir d’en face. Que retiens-tu de votre premier album « Nulle ombre » paru en 2015 ?

De « Nulle ombre », ce que je retiens le plus, c’est essentiellement le parcours, plutôt que le disque en lui-même. C’est un album qui a vécu des choses extraordinaires entre le moment où on l’a écrit et celui où il est sorti. On a commencé à l’enregistrer chez nous, tranquillement dans notre petit studio. On était encore étudiant et on ne savait pas trop ce que l’avenir allait nous réserver… Finalement, il a interpellé pas mal de labels. On a vécu des choses plutôt rocambolesques avec ce disque. On a signé dans deux labels, deux labels qui ne l’ont pas sorti. Au bout du compte, nous l’avons sorti en indé avec nos propres moyens. « Nulle ombre », c’est un peu pour moi le résumé du Trottoir d’en face : toujours les bras ouverts, toujours envie de collaborer avec plein de gens… et finalement on se rend compte qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ! (rires)

Autre aventure, « Multiplex », en 2018, que vous signez avec Sony.

Oui ! La vie a fait que « Nulle ombre » a plutôt bien fonctionné. Et le problème, quand tu es en indé total et que ça fonctionne bien… c’est que ça fait beaucoup de boulot ! (sourire) On s’est retrouvé à devoir tout faire de A à Z, être à tous les postes, administratifs, commerciaux, artistiques, etc… C’est une petite entreprise, l’air de rien. Le problème, c’est que nous, nous sommes musiciens et artistes et pas du tout commerciaux dans l’âme ! Il a fallu qu’on se pose les bonnes questions. C’est l’époque où Sony est venu nous trouver. Ils nous offraient un réel confort de travail. On a donc signé avec eux. Le but étant de rester artistes et musiciens avant tout. Au niveau des sonorités, « Multiplex » était plus pop. On a voulu changer un peu notre image et notre esthétique musicale. Le choix ne s’est pas forcément avéré payant. On s’est rendu compte derrière que sur scène, on avait beaucoup plus de mal à piloter la voiture qui venait de sortir de l’usine… (sourire) C’était le jour et la nuit avec « Nulle ombre » qui pour le coup avait de suite super bien fonctionné sur scène.

Le Trottoir d'en Face - DR
Le Trottoir d’en Face – DR

Quid de ce troisième « Con comme la lune » ?

Eh bien… c’est la synthèse du parcours des deux premiers ! (rires) On a aujourd’hui essayé assez de choses pour savoir ce qui fonctionne ou pas dans notre recette, et sur quels terrains on peut aller s’aventurer sans heurts. Aujourd’hui, nous nous connaissons suffisamment pour savoir ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. Les choix sont donc beaucoup plus simples.

Quand vous êtes-vous mis à bosser sur « Con comme la lune » ?

Ça remonte à décembre 2019.

Nous sommes donc dans une période plus ou moins « normale » à cette époque. Trois mois plus tard, le premier confinement tombe. Vous en êtes où à ce moment ?

Les titres sont prêts, ils sont composés et écrits, mais pas enregistrés. On sait comment on va s’organiser. On a choisi l’esthétique qui va avec le projet. Le premier single est choisi… On était bien avancé. L’album devait sortir en septembre et tout devait rouler. Donc, quand le confinement tombe, nous devions rentrer en studio… ce que nous n’avons pas pu faire dans l’immédiat. Ça a été un sacré coup de massue. On était en train de surfer sur une vaguer hyper cool, et on avait envie de retrouver la simplicité de se retrouver en studio et bien profiter du moment. Mais on n’a rien pu faire à cette époque. En même temps, notre philosophie étant plutôt de dire que les choses n’arrivent jamais au hasard… le premier truc qu’on s’est dit, c’est que nous allions dégager un peu plus de temps pour préparer l’album. On a donc décalé les sessions studio au mois de juin. On a eu du bol, c’était juste quand on a été déconfinés. Et on a donc pris du temps pour peaufiner les choses…

Le Trottoir d'en Face - DR
Le Trottoir d’en Face – DR

Qui amène quoi pour l’écriture des chansons ?

Je travaille beaucoup avec mon petit frère. Je fais des brouillons à la maison dans mon studio, mais des brouillons déjà bien aboutis. Je lui fais part de mes idées d’esthétique sonore, des idées de parties de basses, de batterie, de cuivres, etc… Une fois que j’ai fini, on en discute et mon frère valide… ou pas ! (sourire) À partir de là, on prépare vraiment les chansons. On envoie tout ça à chaque musicien qui va se réapproprier sa partie et va éventuellement proposer d’autres choses qui vont faire que les morceaux vont encore évoluer un petit peu. Une fois qu’on a tout bloqué, tout validé, on se retrouve en studio. Par contre, une fois qu’on est en studio, on suit à la lettre près tout ce qui a été validé en amont. Pour une raison qui est très simple… c’est que quand on est dans une équipe de huit personnes, c’est compliqué d’avoir l’avis objectif des huit. Donc, tout est mis au clair en amont.

Quand vous êtes rentrés en studio au mois de juin, vous n’aviez plus toute cette dynamique de scène. Comment ça s’est passé ? Est-ce que ça a changé quelque chose ?

Ça a changé pas mal de choses dans le sens où quand tu rentres en studio et que tu n’as plus touché un instrument depuis six mois… c’est spécial. Il y a une espèce d’émotion qui s’est mise en place un peu malgré elle. Une émotion particulière que nous n’aurions pas eue si nous avions été en pleine tournée. Ça c’est évident. Après, je ne pense pas que ce soit immédiatement tangible quand on écoute l’album. Mais parfois, dans l’intonation du chant, si on fait bien gaffe, on sent qu’il y a un peu plus de lâcher prise que d’habitude. Clairement, nous étions en manque de live, et quand on s’est retrouvé avec les micros, on a eu envie de retrouver cette ambiance des concerts.

Le Trottoir d'en Face - DR
Le Trottoir d’en Face – DR

J’ai envie de dire que cet album c’est une célébration de l’amitié et de la vie, qui fait plutôt du bien en ce moment. Es-tu d’accord avec moi ?

Tu as résumé rapidement mais correctement ! (éclats de rires) On est sur des idées fortes comme la fratrie, la famille, l’amitié… C’est bête, mais nous sommes tous amis dans la vie depuis l’école. On est des trentenaires aujourd’hui et on a comme l’impression d’avoir bâti notre vie ensemble. C’est bête à dire, mais pour la première fois depuis le début de l’aventure, on a commencé à avoir ce petit coup dans le rétro dans les yeux et dans les esprits. On avait envie de parler de ça sans en parler frontalement. Ce petit coup d’œil dans le rétro est sous-jacent dans l’album, c’est dans son ADN. Quand on a signé en maison de disques, on a eu des petits coups de frein pas bien méchants, mais petits coups de frein quand même… on nous disait qu’il fallait qu’on ait des choses à raconter. La simplicité de notre histoire était devenue presque un défaut. Et dans cet album, on a eu envie d’assumer la simplicité de notre histoire, de nos envies et de nos chansons. On est une bande de potes, on se connaît depuis qu’on a douze ans, on a fait les quatre cents coups ensemble, on fait de la musique depuis nos quatorze ans et on se connait par cœur. C’est aussi ça qu’on a envie de raconter aux gens. Une amitié durable et saine, ça peut exister. On a pris nos valeurs, et on en a fait un album… (sourire)

Aurais-tu l’une ou l’autre petite anecdote à me raconter à propos des chansons ?

J’en ai une amusante sur « Hameçon ». Ce n’est pas une chanson que nous avions écrite en vue de la mettre sur l’album au départ. Nous l’avions tout simplement écrite pour quelqu’un d’autre. Et quand on a commencé à chanter en yaourt dessus et plus on l’a amenée vers l’avant, plus on s’est dit qu’on avait envie de la garder. Et puis, notre ami Quentin Maquet de Dalton Télégramme, après l’avoir écoutée, nous a proposé un texte. C’est un texte assez clair sur notre histoire avec mon frangin. Et il était clair que nous la garderions pour nous ! Il y a aussi une histoire avec « Con comme la lune ». Quand on publie un album, on réfléchit aux titres les plus forts qu’on a envie d’extraire en single. Et ce titre, à aucun moment, on n’a pu imaginer que ce serait ce titre qui serait mis en avant. Il est même devenu le nom de l’album… Il y avait une espèce de ferveur autour de lui quand on a fait écouter les titres à notre entourage. Il est devenu un des titres phare et il a donné son nom à l’album. Finalement, rien ne s’est passé comme prévu avec ce troisième disque ! (sourire)

Le clip de « Hameçon », c’est votre page Wikipédia, comme vous le dites. Et d’ailleurs vous n’avez pas de page Wikipédia…

(éclats de rires) C’est drôle cette histoire ! Quand on a signé chez Sony, on a fait un petit tour d’horizon pour voir ce qui traînait sur nous sur le net. Et là, on nous a fait remarquer que nous n’avions pas de page Wikipédia… Dans notre idée, avoir sa page WIki, c’était juste pour les gens connus… Entre temps, nous nous sommes séparés de Sony, et sommes repartis dans le circuit indé. On s’est dit que nous allions enfin créer notre page Wikipédia… Et quand on a soumis la page… elle a été refusée ! En fait, entre Wikipédia et nous, c’est toute une histoire. Donc, on a fait ce petit private joke en disant que ce serait ce clip notre page Wikipédia. (sourire)

Vous faites un duo avec Tibz.

Tibz, c’est un frangin. C’est notre frérot. Sans jouer les Calimero, on a fait très peu de rencontres dans le métier. On est huit mecs, ça peut être impressionnant quand on débarque. On est aussi un peu isolés en étant dans le Sud-Ouest. Donc, on a finalement assez peu de potes dans le métier. Par contre, avec Tibz, nous nous sommes croisés sur une simple promo au départ, et d’un simple regard, on a compris qu’on était fait pour s’entendre. On ne s’était jamais dit qu’on ferait un jour de la musique ensemble, on parlait plus de foot, de rugby et de bon pinard que de musique. Et puis, ce duo s’est fait tout naturellement.

« Con comme la lune » sort dans un contexte totalement inédit avec cette pandémie, sans concert. Sans rien. Comment le vis-tu ?

Ça n’engage que moi… mais pas très bien. C’est super dur de trouver une motivation aujourd’hui. Le contexte fait qu’on est tellement dans l’attente de remonter sur scène… Je pense que la balle est dans le camp du public. À chaque sortie de single, ça nous a fait une petite piqûre d’adrénaline pour quelques semaines. On sent que ces nouveaux titres plaisent à ceux qui nous suivent. Maintenant, le jour où l’album va sortir, on va être obligés d’apprécier les like et lire les commentaires des gens sur les réseaux. C’est spécial. Ça va être très compliqué, ça ne vaut pas l’énergie qu’on peut recevoir en live ou les mots qu’on peut échanger de vive voix après les concerts. Ça va être très frustrant, finalement… Et c’est très compliqué. Notre crédo a toujours été le spectacle vivant et la vraie vie. On n’est d’ailleurs pas super présents sur les réseaux. On les alimente un peu quand on y pense, mais ce n’est pas automatique. Sur certains festivals, on croise des artistes avec leur téléphone à la main qui gèrent ça en temps réel… nous ça nous passe un peu au-dessus de la tête. Alors, aujourd’hui, on doit se contenter des réseaux et personnellement… j’ai un peu de mal !

Le Trottoir d'en Face - DR
Le Trottoir d’en Face – DR

Des concerts sont prévus à la fin de l’année.

Oui, espérons qu’ils puissent avoir lieu !

Comment imagines-tu les retrouvailles avec le public ?

Je n’ose pas les imaginer. Je n’arrive pas à juger le degré d’émotion et d’énergie qu’il va y avoir. En revenant sur scène demain, je ne sais pas comment je vais réagir. Je ne sais pas si je serai une boule de nerf pendant 90 minutes… Je pense que quand je vais croiser le regard des gens qui seront heureux d’être venus nous voir, on va rapidement basculer dans une émotion beaucoup plus forte que ce qu’on peut imaginer. Notre métier a beaucoup souffert, et ça va laisser de grosses séquelles, je pense. Mais nous avons tellement hâte de remonter sur scène !…

Propos recueillis par Luc Dehon le 27 avril 2021.
Photos : DR

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Author: Luc Dehon