INTERVIEW – Rencontre avec Marc Collin

Chrystabell et Marc Collin © Julien Mignot

Chrystabell et Marc Collin publient ce vendredi « Strange as Angels – Chrystabell sings The Cure », un album composé de reprises de treize titres du groupe culte « The Cure » plongés dans une esthétique musicale rappelant les années 30. Nous avons contacté Marc Collin pour en savoir un peu plus sur ce projet vraiment enthousiasmant qui apporte une nouvelle lecture à un répertoire devenu mythique au fil des années. L’occasion également d’évoquer ses différents autres projets (Nouvelle Vague…) et productions du label Kwaidan Records.

J’aimerais qu’on parle un peu du parcours de ce disque. Ça vous trotte dans la tête depuis un moment un disque de reprises consacré à un seul groupe, avec une seule interprète ?

Oui, pas mal de temps, en fait… (sourire) Essentiellement pour changer un peu de « Nouvelle Vague », où on se sent un peu obligé de reprendre des chansons de groupes que nous n’avons pas encore repris… Alors qu’il y a des groupes qui ont des dizaines de morceaux déments et géniaux qu’on pourrait reprendre, genre Depeche mode, New Order ou Cure, justement. Donc, je me suis dit que ce serait pas mal de faire un album consacré à un artiste ou un groupe, avec une seule interprète. C’est une façon de s’éloigner du concept de Nouvelle Vague pour aller vers un truc plus simple, d’une certaine manière. Ça fait une dizaine d’années que j’ai envie de faire ça. Il a fallu le temps que ça mûrisse, que je trouve une direction et que je rencontre mon interprète, puisque je me laisse vachement inspirer par les interprètes également. J’aime bien commencer à travailler en sachant qui va chanter. J’avais tout de suite pensé à elle, et à une autre chanteuse également. Mais Chrystabell était la personne idéale pour ce projet. En plus, c’était, d’un point de vue très personnel, le moyen de lier deux passions adolescentes qu’étaient Cure et David Lynch. Elle a fait le lien entre les deux.

Chrystabell et Marc Collin © Julien Mignot
Chrystabell et Marc Collin © Julien Mignot

Vous êtes donc allé la chercher.

Oui, oui. Nous nous étions rencontrés quelques fois, à San Francisco, Ibiza, Paris… On n’avait pas forcément beaucoup parlé, mais nous nous étions bien entendus. Quand j’ai mis sur pied ce projet autour de Cure, je lui ai tout simplement demandé si ça l’intéresserait d’y participer. Elle était partante.

L’idée de départ, c’était quoi ? Un back to the 30’s ?

(sourire) Un peu. J’aime bien avoir des concepts précis, sinon, je me perds facilement. Pour Nouvelle Vague, par exemple, au départ, l’idée était de faire des morceaux de New Wave en Bossa Nova. Après, nous nous sommes un peu éloignés du concept. En ce qui concerne ce projet, je vais être très honnête, j’avais vu une reprise de « Blue Monday » de New Order dans un esprit années 30. C’était un projet one-off, il y avait juste un clip où on voyait des gens jouer avec des instruments des années 30, de vielles radios… J’avais bien aimé. J’avais trouvé le truc intéressant et je suis parti de cette idée. J’avais donc envie d’un orchestre de percussions, c’est-à-dire pas de batteur, mais des percussions orchestrales. Et que du clavier. De toute façon, c’est ce dont je joue, je n’avais pas trop le choix. Je voulais faire un truc tout seul, en partant du clavier et de toutes ces sonorités orchestrales. Je voulais retrouver cet esprit de sonorités des années 30/40, avec des marimbas, des célestas, etc… J’avais une banque avec tous ces sons, je suis donc parti sur ce concept. C’est là que j’ai pensé à Chrystabell parce que sa voix se prêtait parfaitement à ce genre d’arrangements. Elle a fait un essai chez elle à Austin, puis elle est venue enregistrer une semaine à Paris.

Chrystabell © Julien Mignot
Chrystabell © Julien Mignot

C’est probablement à Chrystabell que je devrais poser cette question, mais ce doit être difficile de prendre la place de Robert Smith, non ?…

Quand je fais de la reprise, que ce soit avec Nouvelle Vague, Bristol ou Hollywood mon amour, je prends toutes les libertés. On s’éloigne des morceaux, on les oublie complètement. Ce qui m’intéresse, c’est de recréer quelque chose de très personnel à partir d’une matière existante. Au départ, pour Nouvelle Vague, nous n’avions d’ailleurs pas fait écouter les originaux aux chanteuses. « Voilà le texte, voilà la musique, maintenant, fais ton truc ! » Ce n’était pas parce que Dave Gahan ou Robert Smith chantait d’une telle manière ou avec une telle intonation qu’il fallait le refaire. Loin de là. Ça apporte de la fraîcheur aux chansons. Et je pensais donc travailler de la même manière avec Chrystabell. Elle m’a dit « Pas du tout ! Je vais reprendre telles quelles les mélodies que Robert Smith a écrites. Je ne m’autoriserai aucune liberté ! » Du coup, elle a travaillé les mélodies de Robert Smith, qui sont parfois très simples et plus souvent très torturées. Elle a travaillé les chansons à sa manière. Et finalement, ça donne quelque chose de très spécial puisqu’au niveau de l’arrangement, j’ai pris une liberté totale, mais par contre, niveau mélodie elle a travaillé les mélodies telles qu’elles avaient été posées par Robert Smith.

Finalement, cette adaptation des chansons leur apportent une nouvelle lecture.

On s’en est rendu compte très rapidement avec Nouvelle Vague. Les morceaux prennent une autre dimension. Et surtout, on fait probablement plus attention aux paroles qu’on ne pouvait le faire auparavant. Faire une reprise, c’est un exercice assez intéressant, finalement. Là, en l’occurrence, en faisant chanter des chansons écrites par un homme par une femme, on crée déjà quelque chose de nouveau. C’est certain. Mais au-delà, avec les nouveaux arrangements, on redécouvre des morceaux qu’on pensait connaître par cœur. C’est étonnant.

Marc Collin © Julien Mignot
Marc Collin © Julien Mignot

Comment avez-vous opéré le choix des chansons ? Une par album, à peu près… Et le tracklisting dans l’ordre chronologique.

C’était compliqué parce que le répertoire de Cure va un peu dans tous les sens, et que j’aime rester dans quelque chose de conceptuel. (sourire) À la base, je suis un fan de Cure. Je les ai découverts en 1982 à la radio et j’ai pris la tornade Cure de plein fouet. Ils étaient déjà passés au côté pop avec « The walk », « The lovecats »… J’ai été les voir la première fois au Zénith en 84 pour la tournée « The Top ». Ensuite, j’ai vu la tournée « Kiss me ». Puis, comme beaucoup de gens, je me suis désintéressé de Cure, je n’ai plus écouté leurs albums d’après. Ça va faire bondir certains fans, mais je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas-là (sourire). On avait pris ce qu’on voulait de ce groupe, et on passait à autre chose. Ça correspond à une époque aussi. J’ai fait la même chose avec New Order. Donc, pour revenir à votre question, le truc le plus simple aurait été de prendre les chansons que je préférais. J’aurais donc été pioché dans les trois/quatre premiers albums, et j’aurais certainement pris les tubes, « The lovecats », « Boys don’t cry »… Mais je me suis dit que je ne voulais pas tomber dans ce piège de reprendre les chansons que j’aimais ou les standards. C’était beaucoup plus intéressant de reprendre des titres que les artistes ne reprennent pas souvent et que les gens ne connaissent pas en général. Et puis, très conceptuellement, je me suis dit que j’allais reprendre une chanson par album. Treize albums. Treize chansons. J’ai essayé de le tenir… sauf que je me suis rendu compte qu’il y avait des albums récents que je ne connaissais pas du tout. Mais pas du tout. Et qui ne m’inspiraient pas du tout pour être franc. Donc, j’ai fait l’impasse sur un album. Après, pour l’ordre, c’était pareil. Je me suis dit que c’était intéressant d’aller dans l’ordre chronologique. Ça permet de se rendre compte de l’évolution de l’écriture de Robert Smith. Je connais peu de groupes qui sont passés, en si peu de temps, d’un album pop « Three imaginary Boys » à quelque chose d’un sombre incroyable, à croire qu’ils avaient inventé le gothique, puis deux ans après sortir « The lovecats » et « The walk ». C’est assez fou, passer par tant de choses différentes sur si peu de temps. C‘est pour ça que j’ai voulu garder la chronologie dans l’album, tant c’est hallucinant. En tout cas, on ne peut pas leur reprocher d’avoir fait tout le temps la même chose ! (rires)

On en a parlé en filigrane tout au long de l’Interview, mais qu’a représenté pour vous un groupe comme Cure et que représente-t-il aujourd’hui ? Quel regard jetez-vous sur ce parcours pour le moins atypique ?

Je commençais à être musicien quand j’ai aimé The Cure. Je pense que le premier morceau que j’ai repris, c’est « A forest ». Comme beaucoup, je pense. J’en parlais d’ailleurs il n’y a pas si longtemps avec Nicolas Godin. Il était très fan à cette époque, puis il a complètement décroché avec « Faith ». Moi, par contre, j’ai vraiment adoré « Faith », « Pornography » et tous les trucs plus pop qui sont sortis après. Aujourd’hui avec ma vision de producteur et de musicien, je trouve leur parcours fascinant. Tous les artistes ont une période un peu dite « d’or », où ils sont hyper créatifs, et après, ça devient un peu moins intéressant. C’est pareil pour Depeche Mode, New Order, Prince… The Cure ont quand même produit toute une série de disques hyper bons et intéressants. Leurs lives aussi étaient hallucinants. J’ai encore en mémoire leur venue à Champs-Elysées, aux Enfants du rock… Je me souviens du bonheur quand on a découvert sur leur live des titres qu’on ne connaissait pas du tout, comme l’excellent « Charlotte sometimes ». C’était un groupe génial. Ils tournaient beaucoup, j’ai été les voir à Bercy, au Zénith… Les gens étaient tous habillés en noir, avec des crêtes. Au-delà du groupe de rock, c’était toute une culture, The Cure. Les cheveux crêpés, Robert Smith… c’était toute une époque ! Ils étaient les pionniers d’un certain romantisme noir, mais pas tant que ça, finalement. Il n’y avait pas que le côté dépressif, il n’y avait pas tant de violence que ça. Beaucoup de filles écoutaient leur musique. J’étais vraiment fan à l’époque. Leur son m’a beaucoup influencé. C’est un groupe avec un leader très fort, très charismatique. Après quelques années, j’avoue que je me suis désintéressé d’eux. Ils sont devenus énormes aux États-Unis, ce qui n’était pas trop le cas avant, et du coup, on les a moins entendus, et je suis passé à autre chose. Je pense que générationnellement, si on parle à des gens qui avaient 20 ans dans les années 80, ils vont dire qu’ils se sont arrêtés après « Pornography », moi, je me suis arrêté à « Kiss me, kiss me, kiss me », et les plus jeunes à l’époque, qui doivent avoir 45 ans aujourd’hui, eux, se sont arrêtés à « Desintegration ». Chaque génération a eu une période de Cure qui collait à son époque. C’est la force du groupe. Finalement, dans les années 90, tout ce qui était années 80 et New Wave était devenu un truc honteux, hyper ringard. Dans les années 2000, on a décidé que les années 80 étaient géniales, et là, c’est redevenu tendance. Et on s’est rendu compte que ce groupe était devenu un groupe culte. Avec une carrière assez difficile, ils sont devenus culte et sont encore là aujourd’hui. Ils ont inventé un son, un look, un phrasé. Ils avaient tout compris, ils avaient le son et l’image. Ils ont fait beaucoup de live, ce qui a contribué à leur notoriété… Et ils ont déçu aussi. Ils ont souvent perdu une bonne partie de leur public, ça fait partie du jeu. Et puis, ils ont toujours eu aussi beaucoup d’humour sur leur image. Quand on voit Robert Smith jouer avec un petit chat… c’est complètement fou ! (rire) En deux ans, le mec est passé de Pornography à Lovecats ! C’est invraisemblable, mais vrai. Aujourd’hui, ils ont un public intergénérationnel. Voilà comment on devient un groupe culte ! (rire) Le seul bémol que j’émettrais, c’est qu’après « Desintegration », ils se sont bornés à faire du Cure, ils n’ont jamais été taquiner l’électro, l’acoustique… Et ça c’est un peu dommage. Après, jusqu’où vont-ils aller ?… That is the question ! (sourire)

Chrystabell © Julien Mignot
Chrystabell © Julien Mignot

Vous montez sur scène la semaine prochaine en Italie. Et en France ?

C’est un peu compliqué pour le moment. A priori, on se dit que là, tout va probablement reprendre. Mais il faut trouver des créneaux puisque tout est ultra embouteillé. Il y a une date à Lille le 18. Et des dates qui sont en train de se mettre en place à l’automne, en octobre à Paris et dans les capitales européennes. Peut-être une tournée en 2022 ?

Mis à part « Nouvelle Vague », vos projets ont souvent été des one shot. Envisagez-vous une suite à celui-ci ? D’autres chansons de Cure ou des chansons un autre groupe avec Chrystabell ?

Je ne le pense pas. Disons qu’à la base, ce n’est pas l’idée. Après, tout est possible, si le projet cartonne et qu’il y a de la demande, pourquoi pas ? Mais si tel était le cas, je ne pense pas qu’on repartirait sur un projet consacré à Cure, on pourrait peut-être aller sur le répertoire de Depeche Mode ou que sais-je ? Pourquoi pas ?

Chrystabell © Julien Mignot
Chrystabell © Julien Mignot

Avant de vous quitter, vous êtes à la tête du label Kwaidan, quelles sont les prochains projets ? Et vous, qu’avez-vous dans les tuyaux ?

Il y a l’album de Tentative qui est attendu à la rentrée. Il y aura un single et un album de Calypso Valois aussi. Chiara Civello, une chanteuse italienne, va sortir un album de reprises de grands standards français. On a Julia Jean-Baptiste qui sortira son album l’année prochaine. Et puis, moi, je travaille sur un docu fiction sur la scène pré-French Touch versaillaise, avec Yarol Poupaud et Brisa Roché pour la partie fiction. Il est en montage, il devrait sortir l’année prochaine. Et puis, là, nous venons de sortir un inédit de Nouvelle Vague, une reprise de « Girls and Boys » de Blur, puis le projet embraye sur une nouvelle tournée. Avec Nouvelle Vague, on est dans la gestion de ce qui existe, on n’est pas dans l’envie de faire de nouvelles choses. Mais là aussi, ça peut évoluer.

Propos recueillis par Luc Dehon le 15 juin 2021.
Photos : Julien Mignot

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Author: Luc Dehon