INTERVIEW – Rencontre avec Edward Barrow

Edward Barrow © Chloé Nicosia

Edward Barrow publie ce vendredi « Une vie entière », un recueil de cinq titres d’une élégance folle porté par le délicat « Après tout » et le touchant « Ton cœur immense ». Émus par la mélancolie et la beauté de ses chansons, nous avons contacté Edward pour en savoir plus sur ce projet, qui arrive près de neuf ans après le précédent. Edward Barrow se produira ce jeudi 30 septembre chez Walrus (Paris 10ème).

Il y a eu un premier album « The Black Tree » qui est paru il y a neuf ans maintenant, puis une très longue parenthèse avant la sortie de ce nouveau projet. Que s’est-il passé pendant ces neuf années, qui ont été le terreau d’« Une vie entière » ?

Cet album, « The Black Tree » est sorti dans de très bonnes conditions. J’avais travaillé avec le musicien qui m’accompagnait à l’époque sur scène. On avait tout fait à deux. On a partagé beaucoup de choses. Et j’en ai tiré une grande fierté. Cet album m’a permis de trouver un label. Ce label m’a permis de trouver un tourneur… ça a été le début d’une aventure plutôt super. S’en est suivi une grande période de doute. Je ne remets pas du tout en cause l’album en lui-même. C’est simplement moi qui n’arrivais plus à trouver la motivation pour faire de la musique. Pour sortir des disques et monter sur scène, il faut une envie profonde. Et cette envie, je ne l’avais plus. Je me suis donc nourri d’autres choses. Comme je suis plasticien en parallèle, j’ai fait des collages et des expositions… J’ai continué à écrire des chansons, à jouer d’instruments, je me suis même mis à la guitare. À vrai dire, la musique ne m’a pas du tout quitté, je ne l’ai jamais abandonnée, c’est juste que je n’avais plus la motivation de sortir un disque.

Et puis, l’envie est revenue.

Oui, il y a quatre ans, quelque chose comme ça. Là, je me suis remis vraiment à l’écriture. Vous savez, la musique fait partie intégrante de ma vie, elle a toujours été présente. Je ressentais d’ailleurs une grande frustration de ne plus avoir l’envie de sortir de disque. J’ai beaucoup travaillé sur moi (sourire). Mon amie Maud Lübeck m’avait demandé de participer à son précédent album et de l’accompagner sur scène ensuite avec Maissiat. D’un coup, de me retrouver sur l’enregistrement d’un disque, sur scène, en tournée… Là, j’ai compris que c’était évidemment vers ça que je voulais aller. C’est devenu comme une évidence. Après, je n’avais pas envie de revenir tout seul, donc il a fallu que je retrouve des musiciens avec qui travailler, etc… C’est un processus assez long à mettre en place, donc voilà pourquoi autant de temps a passé entre les deux projets.

Edward Barrow - Une vie entière
Edward Barrow – Une vie entière

À cette époque, quand vous vous remettez en selle, si je puis dire, vous avez envie de parler de quoi ? D’écrire sur quoi ?

J’ai le sentiment depuis le début que j’ai toujours envie de parler un peu de la même chose. Il ne faut pas voir là-dedans une démarche égocentrée, mais j’ai envie de parler de mes émotions et de mes sentiments dans mes chansons, ce que je vis directement. Ou indirectement d’ailleurs. J’ai envie de chanter ce qui m’est proche en tout cas. En ce sens, je n’ai pas le sentiment qu’entre « The Black Tree » et « Une vie entière » il y ait une grande différence dans ce dont je parle. D’autres choses ont changé, par contre, comme la langue puisque j’écris aujourd’hui en français. « The Black Tree », je l’avais écrit en hommage à mon grand-père qui venait de mourir. Tout l’album tournait autour de ce décès. Et aujourd’hui, je m’aperçois que dans mes nouvelles chansons, il y a encore un peu de ça. J’écris toujours un peu pour les gens qui m’ont quitté et pour ceux qui m’entourent aujourd’hui. C’est une façon d’exprimer où j’en suis aujourd’hui, comment je vois et vis les choses.

« The Black Tree » était donc écrit en anglais. « Une vie entière », en français. Ça change pas mal de choses…

L’écriture en français est plus difficile, surtout quand on écrit des choses très personnelles. Il y a neuf ans, je n’aurais pas pu écrire en français. En français, j’écris sans fard. J’ai l’impression de me mettre complètement à nu. Et c’est exactement ce que je voulais. L’anglais me paraissait être une forme de déguisement, comme une posture. J’aime la langue anglaise, j’aime la chanson anglo-saxonne, j’avais donc envie de chanter en anglais. Mais les proches pour qui j’écrivais et je chantais mes chansons ne comprenaient pas mes chansons. Il y avait quelque chose d’absurde dans ma démarche finalement. (sourire) Écrire des chansons incomprises par ceux pour qui elles sont écrites, c’est un non-sens. Et puis, il y a aussi une réalité plus générale, tout le monde en France ne parle pas l’anglais couramment, donc, chanter en anglais, c’était mettre une barrière entre les gens qui venaient me voir en concert, achetaient mes disques et m’écoutaient, et moi. Ce que j’aime dans l’écriture, c’est d’être au plus proche de moi. Donc, le français s’est imposé à moi comme une évidence. C’était le dernier masque à faire tomber pour être le plus sincère possible.

La démarche a-t-elle été difficile ?

Émotionnellement, à partir du moment où je l’ai décidé, non. Le cheminement, lui, l’a été nettement plus. Après, ce qui a été compliqué, c’est techniquement. L’anglais et le français ne se situent pas physiquement au même endroit au niveau du corps. Quand je me suis mis à chanter en français, j’ai d’abord eu un problème avec la sonorité. Je n’aimais pas la façon dont je chantais. Il a fallu que je travaille pour trouver où placer ma voix. Et à partir du moment où je l’ai trouvée, je me suis senti plus à l’aise. Aujourd’hui, je n’ai plus de problème avec ça.

Edward Barrow © Chloé Nicosia
Edward Barrow © Chloé Nicosia

Sans rentrer dans l’explication de texte pure et dure, y a-t-il selon vous un fil rouge qui se tisse entre les cinq chansons ?

En toute humilité, j’ai envie de vous répondre que ce fil rouge, c’est moi. C’est en tout cas ma vision des choses que j’expose et que je chante. Après, il y a un fil rouge plus général qui est un peu inhérent à ce que je fais depuis toujours, c’est la mélancolie. Je suis quelqu’un de mélancolique et cette mélancolie fait écho d’une chanson à l’autre. J’aime l’idée que les chansons peuvent se répondre l’une l’autre. Il y a par exemple des mots ou des idées que j’emploie plus souvent que d’autres, comme les bras. Il y a toujours cette idée d’être serré dans des bras ou de serrer quelqu’un dans ses bras. C’est quelque chose que l’on retrouve dans de nombreuses chansons, mais jamais de la même manière. Ce sont des images qui planent sur les chansons. Après, en termes de thèmes précisément, chaque chanson a sa propre histoire et sa propre vie.

Des cinq chansons qui figurent sur « Une vie entière », y a-t-il une chanson pour laquelle vous avez une petite tendresse particulière ?

Ma réponse va être très claire, parce qu’il y a une chanson que j’aime tout particulièrement sur ce disque, c’est « La nuit je deviens folle ». C’était la première fois que j’écrivais une chanson qui s’est révélée être assez obscure, même pour moi. Tout d’un coup, je ne comprenais pas trop sur quoi j’avais écrit. À vrai dire, lorsque j’écris une chanson, je ne sais jamais à l’avance sur quoi ou quelle émotion je vais écrire. Ce n’est qu’au fil de l’écriture que quelque chose se dégage et à partir de là, je développe cette trame. Celle-là est restée du début à la fin très obscure. Mais j’aimais ce qu’elle dégageait. J’ai aimé le mood dans lequel elle m’a mis lorsque je l’ai écrite. C’est un texte très différent de tous ceux que j’ai pu écrire de par le passé. C’est d’ailleurs la première chanson que j’ai présentée aux deux musiciens avec qui j’ai travaillé sur cet EP, Jérôme Lapperruque et Matthieu Gèghre. J’ai instantanément compris que c’était avec eux que j’avais envie d’avancer sur ce projet. Ils m’ont proposé une idée d’arrangement que j’ai trouvée très belle. Là-dessus, on a enregistré des cordes sur ce titre, alors que ce n’était pas prévu du tout. Matthieu est arrivé le jour de l’enregistrement avec cette idée. Il avait écrit les cordes pendant la nuit et quand j’ai entendu les cordes jouer, j’ai trouvé ça hyper beau. Il y a toujours eu quelque chose de magique qui s’est passé autour de cette chanson. Je ne l’ai pas sortie en single parce que c’est un morceau un peu long et un peu lent, mais je l’adore. Elle se détache clairement du lot à mon sens… C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai voulu qu’elle se retrouve en dernier, pour qu’on termine l’écoute sur cette beauté, si je puis m’exprimer ainsi… (sourire)

Comment créez-vous vos chansons ?

Le plus souvent je joue quelques accords au piano ou maintenant à la guitare. De ces accords naissent une mélodie. Et c’est cette mélodie qui me met dans une certaine ambiance, ou dans une certaine humeur. C’est là que des mots et des phrases arrivent. Et puis, je tire sur le fil…

Deux très beaux clips ont été publiés (« Ton cœur immense » et « Après tout »). Quel est votre rapport au visuel et à l’image ?

J’aime beaucoup de formes d’Arts différents, dont le cinéma et la photographie. Donc, l’image est toujours très importante pour moi. Elle « appuie » sur l’émotion. Quand j’écris des chansons, je veux émouvoir et toucher. Et donc, au moment de la réalisation du clip, c’est la même envie qui se met en place. Je n’ai pas forcément envie d’illustrer la chanson, mais plutôt trouver une image qui corresponde à son ambiance. Et puis, il y a aussi le contexte actuel qui fait qu’aujourd’hui, c’est plus facile de toucher les gens quand on a de l’image. La musique seule est beaucoup plus difficile à diffuser. Le clip aide énormément. Il se trouve que le musicien dont je vous parlais tout à l’heure, Benoît Laporta, avec qui j’ai fait mon premier album, est aujourd’hui réalisateur et a monté sa propre boîte de production avec Eléonore sa femme. C’est cette boîte de prod, Oursicate, qui a réalisé mes deux derniers clips, « Après tout » et « Ton cœur immense ». Et probablement les prochains, d’ailleurs.

Pour le premier album, vous aviez à vos côtés label, tourneur, etc… Aujourd’hui, vous avancez en totale indépendance, presque seul. C’est un réel choix ou plutôt par la force des choses ?

Ce n’est pas vraiment un choix. Si un label s’intéressait à ce que je faisais, j’en serais le plus heureux et je travaillerais avec eux avec plaisir. C’est juste le fait que dans ce métier, à un moment donné, il faut faire les choses sans attendre qu’on vienne vous aider. Il se trouve qu’après la sortie de « The Black Tree », j’ai quitté le label avec qui je travaillais pour X raisons. Et que le tourneur a cessé son activité. Quand j’ai voulu redémarrer, je n’ai pas eu envie d’attendre. Je voulais avancer, tout simplement. Je suis aussi intimement persuadé que dans la vie, c’est en faisant les choses qu’on peut attirer le regard ou l’attention des autres. Ce n’est pas en courant constamment après eux et en comptant sur eux. Après, je vous avoue que je ne sais pas si j’aurai l’énergie toute ma vie de faire les choses en indépendant, mais en tout cas pour l’instant, pour ce disque-ci, ça me convient. J’ai pu faire tout ce que je voulais quand je le voulais. Et j’ai réussi à m’entourer de gens compétents qui m’aider à faire avancer mon projet. Pour l’instant, c’est très bien comme ça.

C’était important de matérialiser cet EP avec un beau digifile et un livret ?

Oui. On pourrait penser que le CD, c’est le dernier truc à faire puisque ça ne se vend plus du tout. Mais il se trouve que j’aime l’objet (sourire) En règle générale, j’aime les objets. Je n’aurais donc pas voulu que ce disque sorte uniquement en streaming. J’aime l’idée qu’on puisse tenir un disque entre ses mains. J’aimerais beaucoup éditer un vinyle dans le futur. Ce n’est pas encore d’actualité, mais pour être plus précis, j’ai dans l’idée de sortir un deuxième EP prochainement dans les mêmes conditions que celui-ci, ou à peu près. Puis réunir les deux EP sur un même vinyle.

La suite, vous l’envisagez donc sous la forme d’un nouvel EP.

Oui. Après, j’utilise le mot « EP » parce qu’il est d’usage, mais je vois « Une vie entière » plus comme un mini-album. Donc, le prochain EP sera un autre mini-album qui n’aura pas forcément un lien direct avec celui-ci. Toujours un format assez court, cinq ou six titres. Et j’aimerais réunir les deux plus tard, avec peut-être le premier en Face A et le deuxième en Face B, ou bien d’une autre manière, je n’en sais encore rien à vrai dire.

Des scènes sont-elles prévues ?

Je jouerai donc jeudi 30 septembre au Walrus, pour la sortie de l’EP. Je jouerai avec Jérôme Lapperruque et Matthieu Gèghre. Pour l’instant, il n’y a que cette date qui est prévue. J’ai eu un peu de mal à me projeter sur la scène parce que nous étions dans une période un peu compliquée. Donc maintenant que tout semble rentrer dans l’ordre, je travaille dans ce sens. J’essaye de voir comment arranger les morceaux pour la scène, vu que je serai en formation réduite, probablement seul.

Dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques jours de la sortie de ce disque ?

Je suis très excité. Ça fait fort longtemps que j’ai écrit ces chansons, et un bon moment que nous en avons terminé la production. Donc, j’ai hâte de le faire écouter. C’est une forme d’excitation accompagnée d’une certaine fébrilité. C’est toujours très difficile quand on a travaillé des mois sur un projet de le laisser partir vivre sa vie tout seul… Comment va-t-il être perçu ? Les gens vont-ils l’aimer ? Ce sont des questions que je me pose, mais qui sont liées à toute cette joie que me procure le fait d’arriver à la sortie de ce disque…

Propos recueillis par Luc Dehon le 23 septembre 2021.
Photos : Chloé Nicosia

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Author: Luc Dehon