INTERVIEW – Rencontre avec Margaux Simone

Margaux Simone, Âge d’Or Moderne

Margaux Simone a publié il y a quelques jours « Âge d’Or Moderne », un nouvel EP influencé par l’esthétique des années 50, 70 et 80 et pourtant furieusement contemporain. Un opus qui rend hommage à sa région, la Riviera, son climat, ses histoires, et toutes les icônes qui ont bâti sa légende. Nous avons contacté l’artiste afin d’en savoir plus sur la genèse de cet opus vraiment intéressant, et recueillir ainsi sa vision de la culture pop.

Que retenez-vous de « Platine », votre précédent EP ? Que s’est-il passé à la suite et finalement, quel a été le terreau de ce nouvel EP « Âge d’or moderne » ?

Le terreau d’« Âge d’or moderne », c’est « Platine », justement. C’est un Ep qui est venu trancher avec l’univers plus folk, plus rock et plus acoustique dans lequel j’évoluais auparavant. Avec « Platine », j’ai commencé à tracer ce sillon de pop teintée de références cinématographiques et à faire des petits parallèles entre la Californie et mon Sud… et où je m’amuse avec ce personnage qui se balade dans ce décors-là. « Platine », j’ai été très contente de son accueil. Il s’est passé plein de belles choses. J’ai eu pas mal de chroniques sympas et j’ai été invitée sur des plateaux radio où j’ai pu parler en profondeur de mes intentions et mes souhaits avec ce disque-là. Même par rapport aux gens qui venaient me voir en concert, j’ai eu l’impression d’avoir touché un autre public que celui que j’avais pu toucher avec « Nana » et « Rue des archives ». « Platine » m’a ouvert des portes, en fait. J’ai notamment été finaliste du Prix Ricard Live 2019. « Platine » était un projet pop que j’avais à cœur de défendre sur scène. Et « Âge d’Or Moderne » est son digne successeur.

Margaux Simone - Belladona © Boris Barthès
Margaux Simone – Belladona © Boris Barthès

Vous vous êtes nettement plus investie sur ce projet, niveau écriture, prod, etc… Vous signez paroles et musiques, alors que sur le précédent, vous aviez beaucoup fait de coécriture.

Effectivement, aujourd’hui, je m’affirme plus dans les textes en tant qu’auteur/compositeur. Il s’est passé pas mal de choses dans ma vie, beaucoup de choses ont « infusé » et j’ai ressenti le besoin de dire beaucoup de choses dans les textes. J’ai donc préféré les écrire directement moi-même. Pareil dans la musique. Je voulais faire des arrangements, me mettre à la prod, etc… « Âge d’Or Moderne » a donc vraiment été un disque d’introspection. Je l’ai concocté en solitaire ou presque. J’ai l’impression que là, je touche du doigt une certaine forme de vérité, une alchimie entre ce que je ressens, ce que j’ai envie de dire et ce que j’arrive à faire. Il y a un alignement qui se fait. Vous savez, ce qu’il y a de plus compliqué quand on est artiste, c’est arriver à aligner ce qu’on a dans la tête, ce qu’on a envie de dire et comment le sortir. Arriver à être en phase sur tous ces points demande du temps et de l’expérience. Et je tends vers ça.

Finalement, vous êtes présente à chaque étape.

Oui. Je me mets au clip aussi. Je suis à 360° sur mon projet. Au départ, c’était un peu par la force des choses. Quand on est indé, on est la majeure partie du temps auteur/compositeur. Puis après, quand les chansons sont écrites, on met la casquette de tourneur, puis celle du community manager, puis celle de l’attaché de presse… On est producteur de ses disques, donc on est l’interlocuteur direct avec tous les collaborateurs qui gravitent autour du projet. Du coup, je m’investis au maximum dans toutes ces tâches, et ça me permet, non sans mal parfois, de publier le projet que j’avais dans ma tête et dans mon cœur. Ça c’est le bon côté d’être indépendant. J’ai une liberté totale dans mes choix artistiques. Je n’ai aucune contrainte et aucune concession artistique à faire. En ça, c’est formidable. Le revers de la médaille, c’est qu’on doit être sans arrêt le moteur du projet. Il faut aller chercher des moyens financiers… Certains jours, on oublie qu’on est artiste et on est producteur. Et ça, par contre, c’est le mauvais côté de l’indépendance. Et surtout, il ne faut pas que tous ces soucis d’ordre financier, logistique, etc… affectent l’artistique.

« Âge d’Or moderne », c’est une véritable déclaration d’amour à votre région, la Riviera, et à toutes les icônes qui l’ont investie. Cette idée, était-ce la première pierre du projet, ou plutôt une idée qui s’est dégagée au fil du temps ?

C’est quelque chose qui a commencé à se dégager assez naturellement à la fin de « Platine ». « Adieu la Riviera » est une des premières chansons que j’ai réécrites après la sortie de « Platine », et j’ai commencé d’ailleurs à la chanter sur la fin de la tournée.  J’avais fait le constat que « Platine » était, dans ses références, très américain et que ça pouvait donner l’impression d’une chanteuse qui voulait s’américaniser. Ce qui n’était pas le cas. J’adore le cinéma américain, la littérature, la musique. C’est un fait. Mais je ne veux certainement pas m’américaniser. Mon intention était plutôt de rendre un hommage à toutes ces références qui m’avaient accompagnée pendant toutes ces années. Dans la même idée, je me suis fait la réflexion que le climat californien est un peu le même que celui de mon Sud que j’aime tant. On a la même végétation parfois, etc… Mais tout est en plus petit. Du coup, après avoir écrit « Adieu la Riviera », j’ai rapidement compris qu’il fallait que j’aille dans cette direction, donner une suite « plus française » à « Platine », et arriver à implanter toutes mes références américaines chez moi puisque ma vérité, c’est que je suis française. Je ne serai jamais Lana del Rey. Voilà comment tout a commencé. Après, j’ai eu envie de tirer le fil de la bobine jusqu’au bout et de m’amuser à exploiter ça dans les autres chansons, comme « Striptease + Monte Carlo », « Sycomores », etc… C’est un arbre, ce Sycomore tree, qu’on retrouve dans les répertoires d’Ella Fitzgerald et de tant d’autres artistes.

Trois périodes ressortent de vos chansons. Le disco des années 70, l’esthétique des années 50 et une certaine idée des années 80. Trois périodes que vous n’avez pas vécues, forcément. En quoi vous inspirent-elles ?

J’ai toujours un regard sur le passé. J’aime la passé. Chez moi, il y a plein de meubles que je brocante. Je m’habille en fripes… Et tout ça, forcément, se ressent dans ma musique. Mais par contre, je ne suis pas du tout dans le « c’était mieux avant ». Au contraire. Je crois très fort qu’on ne peut se construire qu’en connaissant son passé et aller ainsi de l’avant. Je vois donc ces références comme le fait d’aller piocher des choses dans ces périodes que j’aime et qui me fascinent pour créer quelque chose de moderne. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appelé ce disque « Âge d’Or Moderne ». C’est le futur qui ne peut exister qu’avec un passé et un présent. Il n’y a pas de génération spontanée. On est le fruit d’une lignée, d’un héritage, d’une vie qu’il y a eu avant. Dans les années 50, ce que j’aime c’est essentiellement l’esthétique, parce que c’est tout de même une époque assez limite sur le droit des femmes et ce genre de choses. (sourire) Ce n’était pas le rêve. Par contre, j’aime l’esthétique des années 50, les habits qu’on portait, une certaine idée du chic, le cinéma en technicolor que j’essaye d’ailleurs de transposer dans mes clips, le Jazz… Ella Fitzgerald, le cinéma de Billy Wilder, tout ça dégage quelque chose que j’aime beaucoup. C’est de l’ordre du rêve. Quand on regarde les films de cette époque, on sait que ce n’est pas la vraie vie. Et ça, ça me fait rêver et ça me plaît. Les années 70, ce sont les divas des années 50 qui ont évolué et sont arrivées dans le disco. Donna Summer, Eartha Kitt, etc… Et même plus tard, dans les années 80, je pense à Jimmy Sommerville. Le disco me permettait de rendre hommage aux divas des années 50 en bougeant un peu plus. Et d’ailleurs, j’avais envie que ce disque bouge un peu plus et fasse danser les gens. Je remarque qu’au fil du temps sur scène, il y a la Margaux un peu timide qui chante avec sa guitare et fait passer ses textes, mais qu’à côté il y a la Margaux qui a de l’énergie à revendre et qui a envie de danser et bouger. Je suis sortie quelques fois de scène en me disant que c’était un peu mou. J’avais besoin de chansons qui fassent bouger. Le Disco était parfait pour rester raccord avec l’esthétique glamour des années 50. Après, les années 80, ce n’est absolument pas volontaire, mais je suis consciente que ça se dégage beaucoup des chansons de ce disque. Je pense que ça vient des sons que j’ai choisis et qui ont été fort inspirés par la série « Stranger Things » que j’ai regardée pendant une bonne partie de la création de ce disque. J’avais envie de ces synthés très science-fiction et ce genre de choses. Quand on y réfléchit, dans les années 80, il y avait déjà un revival des années 50. Je pense à un film comme « Grease ». Et puis, il y a avait un vent de liberté qui soufflait dans les années 80, et ça, ça me plait beaucoup. Avoir 20 ans dans les années 80, ce devait être la folie. Du moins, au début, avant les années Sida. C’était une période de création très riche, du moins à l’étranger. La New Wave, c’était excellent ! En France, je suis un peu moins fan de ce qui s’est fait. Au final, les années 50, 70 et 80, ce sont des décennies qui se rejoignent.

« Âge d’Or Moderne » est un disque inspiré par le passé mais résolument ancré en 2021.

Je suis contente que vous le souligniez parce que j’y tenais beaucoup. C’était mon souhait en tout cas. Je pense que ça vient d’une part des textes qui sont, je l’espère,  assez modernes et ancrés dans notre époque, et d’autre part des rythmiques de batteries qui vont sur des terrains plus urbains, plus rap, même parfois. Tout ça mélangé, ça donne une idée de la culture pop ! « Platine » est un disque dont je suis fière et que j’aime beaucoup, mais quand je le réécoute, je trouve que j’étais trop dans les références telles quelles, sans mettre de distance. J’avais vraiment envie sur « Âge d’Or Moderne » d’être en 2021. Si la mélodie de voix sonnait très années 50, il fallait des arrangements ultra modernes. Je ne voulais pas faire un disque cliché. J’ai été très vigilante là-dessus, et dans les détails.

C’est l’expérience qui vous a menée là.

C’est sûr. C’est un des avantages d’avoir débuté très jeune. C’est très bien que je me rende compte de tout ceci à trente ans et pas à quarante. J’ai fait mes expériences entre vingt et trente et je me trouve aujourd’hui. C’est chouette ! (sourire)

On a beaucoup parlé d’esthétique au cours de cette interview. De très beaux clips ont été réalisés. Quel est votre rapport à l’image ? J’ai l’impression que c’est une partie de votre job qui vous plaît.

Oui… et non. En fait, j’ai un gros problème avec les flux d’images et les réseaux sociaux. TikTok, par exemple, j’ai beaucoup de mal à m’y mettre. Je n’en comprends pas forcément le principe. Je n’aime pas cette société du paraître qui est la nôtre aujourd’hui. Et en même temps, je suis très investie dans l’image, mais dans la création et l’artistique. Pas dans l’instantané. J’ai envie d’aller au bout de ce personnage que je me crée et des chansons que j’écris. J’adore écrire des scenarii, par exemple. Je me mets seule devant mon ordinateur, j’ouvre un Power Point et c’est parti. Je cherche des images, des nuances, des intentions, des lumières, je colle les phrases… Tout ça me plait énormément. J’aime créer des histoires, en fait, et le clip me permet d’aller un peu plus loin dans l’histoire d’une chanson. Ce travail-là, je l’aime. Le reste, tout ce qui est dans le paraître et l’ego trip, je déteste. Je vous ai dit tout à l’heure que je n’aimais pas forcément les années 80 en France. J’ai envie de faire une exception en parlant de Mylène Farmer. Elle a toujours été d’une discrétion extrême dans les médias. C’est d’une classe folle. Elle parle quand elle parle de son art. Le reste du temps, elle se tait. Je trouve ça super. C’est comme ça que je vois les choses aussi. Et puis, elle amène un univers ultra original, à 360°. Je ne sais pas si elle a fait beaucoup de concessions, mais elle donne l’impression que non. Mylène Farmer est Mylène Farmer. Peu importe ce qui se passe autour, elle est hors du temps, hors des modes. Bien sûr, elle se laisse imprégner par l’air du temps, mais elle trace sa route comme bon lui semble. J’ai beaucoup de respect pour elle et son art, en tout cas.

Margaux Simone - Sycomores © Boris Barthès
Margaux Simone – Sycomores © Boris Barthès

Un mot sur le visuel d’« Âge d’Or Moderne ».

J’ai travaillé sur ce visuel, comme sur mes clips d’ailleurs, avec mon acolyte Boris Barthès. Il est très à l’écoute de mes envies et il a une connaissance technique des arts graphiques exemplaire. Ensemble, on arrive à aller au bout de mes idées. L’idée part en général d’une envie que je peux avoir. En l’occurrence sur cette pochette, je voulais partir sur l’idée d’un collage. Je voulais que j’aie l’air de ne pas véritablement appartenir à la photo, mais être plutôt intégrée dedans. Je voulais aussi que cette pochette reflète un peu l’ambiance de chaque chanson. Après, dans la réalisation, c’est Boris qui l’a conceptualisée, mais nous avons travaillé main dans la main. Ce visuel, je le vois comme une destination vers un nouveau monde à inventer.

Vous avez débuté votre carrière il y a un peu plus de dix ans avec un album, « Nana », puis vous avez publié trois EP. La suite, vous l’envisagez comme une suite de EP ou retourner à un format plus long ?

J’aimerais vraiment repartir sur un album. Je vous avouerai que j’ai d’ailleurs longuement hésité entre le EP et l’album avec « Âge d’Or Moderne »… Vu la conjoncture, le format EP s’est imposé. Je suis une artiste indé et ça me coûte de faire de la musique. Et ce, dans tous les sens du terme, en termes d’énergie, de temps, de financement. Les gens ne se rendent pas forcément compte de ça. Sur tout ceci est venu se rajouter la Covid. Comment faire exister un album en ces temps de Covid ? Le mieux n’est-il pas de faire vivre les chansons une à une avec des clips ? Du coup, le format Ep m’a paru le plus judicieux et le plus raisonnable. En plus, ces six chansons avaient une vraie unité entre elles. Le tout était cohérent. Donc, artistiquement et économiquement, « Âge d’Or Moderne » existe sous la forme d’un EP, et c’est bien comme ça. Par contre, la suite, clairement, je l’envisage sous la forme d’un album. J’aimerais déjà que toutes les chansons de cet EP bénéficient d’un clip, ça j’y tiens beaucoup. Après, sortir quelques titres avec des clips, avec un album en ligne de mire.

De toutes les chansons qui figurent sur cet EP, y en a-t-il une, pas que vous préférez, mais pour laquelle vous avez une petite tendresse particulière ?

Beaucoup de chanteurs écrivent sur leur vécu. Et moi, j’ai constaté que j’avais tendance à anticiper les choses dans mes chansons. J’écris sur des choses qui se passeront peut-être dans le futur. C’est le cas de « Adieu la Riviera », notamment. Ce titre, je l’ai écrit dans une relation amoureuse où tout allait bien. Et quand elle est sortie, j’étais en pleine rupture. Et je me suis rendue compte que la chanson racontait ce que j’étais en train de vivre au moment où elle est sortie, pas au moment de sa conception. Et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. J’ai eu la même chose avec « Sycomores » et « Striptease + Monte Carlo ». C’est assez étrange… Comme si les chansons étaient des petites prophéties.

Propos recueillis par Luc Dehon le 4 octobre 2021.
Photos : Boris Barthès

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Author: Luc Dehon